Le musicien, compositeur, chef d’orchestre et musicologue tunisien Mohamed Garfi est décédé le 13 septembre 2026. Il laisse derrière lui une œuvre qui dépasse largement la chanson : orchestre, théâtre lyrique, poésie, recherche musicale et transmission.
Il y a des artistes dont on connaît les chansons. Et puis il y a ceux dont on mesure davantage l’importance lorsqu’on regarde tout ce qu’ils ont construit autour de la musique.
Mohamed Garfi appartenait à cette deuxième catégorie.
Compositeur, chef d’orchestre, musicologue et chercheur, il aura consacré plus d’un demi-siècle à la musique tunisienne et arabe, avec une obsession qui traverse son parcours : faire dialoguer le patrimoine avec l’écriture musicale contemporaine, sans transformer la tradition en pièce de musée.
Sa disparition, annoncée le 13 septembre 2026, marque la fin d’un parcours particulièrement riche. Son dernier grand projet, « Min Qaâ El Khabia » – « من قاع الخابية », avait justement pour ambition de retourner dans la mémoire musicale tunisienne pour y retrouver des œuvres et des figures majeures. Présenté en ouverture de la 59e édition du Festival international de Carthage, le 19 juillet 2025, le spectacle réunissait notamment des œuvres de Khemaïs Tarnane, Mohamed Triki, Mohamed Jemoussi, Ali Riahi, Hédi Jouini, Abdelhamid Selliti et Salah Khamessi, réorchestrées dans une écriture mêlant traditions populaires et approche symphonique.
Un musicien formé entre Tunis et Paris
Mohamed Garfi commence sa carrière musicale à une époque où la Tunisie cherche encore à structurer ses grandes institutions musicales.
En 1969, il rejoint l’Orchestre symphonique tunisien comme altiste. Cette expérience sera déterminante. Elle lui donne une solide formation orchestrale et l’amène à penser la musique autrement que dans le seul cadre de la chanson.
Il fonde ensuite l’Orchestre 71, avant de prendre la direction de l’Orchestre arabe de la ville de Tunis dans les années 1980.
Parallèlement à son activité artistique, Garfi poursuit une formation académique exigeante. Diplômé du Conservatoire national de musique de Tunis et de la Schola Cantorum de Paris, il obtient également un DEA puis un doctorat en musicologie à l’Université Paris-Sorbonne.
Cette double formation – celle du musicien de terrain et celle du chercheur – explique en partie la singularité de son parcours.
Garfi ne voulait pas seulement jouer ou composer.
Il voulait aussi comprendre la musique, son histoire, ses formes et sa capacité à raconter une société.
Quand la musique devient théâtre
Avec l’Orchestre arabe de la ville de Tunis, Mohamed Garfi participe à l’apparition d’une nouvelle forme de spectacle en Tunisie : le théâtre chanté.
L’idée est simple en apparence, mais ambitieuse dans son exécution : sortir la musique du simple concert pour lui donner une dimension dramatique, narrative et scénique.
Au fil des années, Garfi développe ainsi des spectacles où se rencontrent musique, poésie, théâtre et histoire.
Il compose notamment des œuvres comme « Les Branches rouges », « Cantate pour le Liban » ou encore « Histoire de Carthage ». Il travaille également pour le cinéma et la télévision.
Cette volonté de décloisonner les disciplines devient l’une des constantes de son travail.
La chanson n’est plus seulement une chanson.
Elle peut devenir un spectacle. Un récit. Une mémoire.
Une histoire avec les grands noms de la scène arabe
Au cours de sa carrière, Mohamed Garfi collabore avec de nombreuses figures de la musique tunisienne et arabe.
Les frères Rahbani, Marcel Khalifé, Julia Boutros ou encore Ali El Haggar figurent parmi les artistes avec lesquels il travaille.
Il accompagne également plusieurs générations de chanteurs tunisiens, parmi lesquels Dorsaf Hamdani, Dhekra Mohamed, Sonia M’Barek, Amani Souissi, Asma Ben Ahmed, Noureddine El Béji et Hassen Doss.
Cette dimension de transmission est essentielle pour comprendre son héritage.
Garfi n’était pas seulement celui qui composait.
Il était aussi celui qui réunissait des musiciens, accompagnait des voix et construisait des spectacles autour d’elles.
« Zakharef Arabiyya », une autre manière de regarder le patrimoine
Après son passage à l’Orchestre arabe de la ville de Tunis, Mohamed Garfi poursuit son travail avec « Zakharef Arabiyya » – « زخارف عربية ».
Le projet lui permet de continuer à explorer la musique arabe tout en développant une écriture orchestrale personnelle.
Pendant des années, « Zakharef Arabiyya » devient l’un des cadres importants de son travail artistique et de ses recherches autour du patrimoine musical.
Là encore, son approche n’est pas celle d’une simple reproduction du passé.
Il cherche à faire entendre autrement des répertoires anciens, à les inscrire dans de nouvelles formes orchestrales et à les faire rencontrer de nouvelles générations d’interprètes.
De Mahmoud Darwich à Abou el Kacem Chebbi
L’une des dimensions les moins visibles de son parcours est peut-être son travail avec les poètes.
Mohamed Garfi a mis en musique des textes de Mahmoud Darwich, Abou el Kacem Chebbi, Ahmed Fouad Najm, Saïd Akl, Mansour Rahbani, Abdelhamid Khraïef, Mnaouar Smadah et d’autres poètes.
Ce choix dit beaucoup de sa conception de la musique.
Chez Garfi, la composition n’est pas séparée du texte.
La poésie devient matière musicale et la musique devient une autre manière de faire entendre le texte.
C’est probablement aussi pour cette raison que son œuvre dépasse le cadre de la chanson populaire classique.
Un artiste qui était aussi un chercheur
Réduire Mohamed Garfi à son activité de compositeur serait donc passer à côté d’une partie essentielle de son parcours.
Il a également consacré une grande partie de sa vie à l’étude et à la transmission de la musique.
Parmi ses publications figurent « Les formes instrumentales dans la musique classique en Tunisie », publié en 1996, « Pages de la musique mondiale », en 1997, et « Le théâtre lyrique arabe », publié en 2009.
Sa thèse de doctorat, consacrée au théâtre lyrique arabe entre 1847 et 1975, témoigne de l’importance qu’il accordait à l’histoire de la musique et à ses formes scéniques.
Son travail de chercheur complète ainsi celui du compositeur.
Il ne cherchait pas uniquement à créer de nouvelles œuvres.
Il cherchait également à comprendre ce qui avait été créé avant lui.
« De la jarre », son dernier grand retour à la mémoire
Il est difficile de ne pas voir une forme de synthèse dans son dernier grand spectacle.
En juillet 2025, Mohamed Garfi revient sur la scène du Festival de Carthage avec « De la jarre » (« من قاع الخابية »).
Le titre lui-même évoque quelque chose que l’on croyait enfoui : un patrimoine conservé au fond d’un récipient, attendant d’être retrouvé.
Le spectacle rend hommage à plusieurs grandes figures de la chanson tunisienne et propose leurs œuvres dans une nouvelle orchestration, avec l’Orchestre symphonique tunisien, le chœur des voix de l’Opéra de Tunis et la troupe nationale des arts populaires.
À près de 80 ans, Garfi revenait donc à ce qui avait toujours occupé une place centrale dans son travail : la mémoire.
Mais il ne s’agissait pas simplement de regarder en arrière.
Il voulait faire entendre cette mémoire autrement.
Une disparition, mais surtout un héritage
La disparition de Mohamed Garfi laisse derrière elle une œuvre difficile à enfermer dans une seule catégorie.
Il aura été altiste, compositeur, chef d’orchestre, arrangeur, musicologue, enseignant et chercheur.
Il aura travaillé avec des chanteurs, des poètes, des metteurs en scène et des orchestres.
Il aura également accompagné plusieurs générations d’artistes et participé à des projets qui cherchaient à rapprocher la musique tunisienne et arabe des grandes formes orchestrales et scéniques.
Son parcours raconte finalement quelque chose de plus large que l’histoire d’un seul musicien.
Il raconte une certaine idée de la culture tunisienne : une culture qui peut puiser profondément dans son patrimoine sans renoncer à la création, à la recherche et à la modernité.
Mohamed Garfi est parti.
Mais une partie de son travail restera précisément là où il avait choisi de la chercher : dans la mémoire musicale tunisienne.