De résidence princière à temple du savoir
Dominant la baie de Carthage, à quelques pas des célèbres Thermes d’Antonin, le palais qui abrite aujourd’hui le Complexe tunisien des sciences, des lettres et des arts « Beït Al Hikma » est l’un des monuments les plus emblématiques de l’histoire contemporaine tunisienne. Derrière ses murs se cachent près de deux siècles d’événements politiques, culturels et patrimoniaux qui ont façonné le destin du pays.
Un palais construit sur un site millénaire
Édifié au milieu du XIXe siècle, le palais était connu sous le nom de « Palais Zarrouk » durant l’époque husseinite. Son emplacement n’a pas été choisi au hasard : il fut construit sur un site archéologique d’une richesse exceptionnelle, au pied de la colline de Carthage et face à la mer Méditerranée.
Les recherches archéologiques menées au XIXe siècle ont révélé la présence de vestiges remontant à l’époque punique ainsi qu’à la période romaine. Des inscriptions latines évoquant les thermes antiques auraient même donné naissance au nom arabe « Dermèche », aujourd’hui associé à tout le quartier environnant.
Lors des fouilles réalisées entre 1873 et 1874, l’archéologue français Desanti Marie découvrit notamment une imposante statue de l’impératrice romaine Sabine datant du Ier siècle de notre ère, ainsi que plusieurs inscriptions votives dédiées à Jupiter Sérapis.
Le rêve architectural du général Ahmed Zarrouk
Le palais actuel fut construit par le général Ahmed Zarrouk, ministre de la Guerre et gendre d’Ali Bey. Inspiré de l’architecture italienne, l’édifice servait de résidence privée à cet influent dignitaire de l’État tunisien.
Ahmed Zarrouk est resté dans l’histoire pour avoir dirigé avec une grande fermeté la répression des révoltes qui éclatèrent dans la région du Sahel contre les réformes fiscales et l’augmentation de la mejba. Après la mort du bey Mohamed Sadok en 1882, il perdit progressivement son influence avant de disparaître en 1889.
Son fils Mohamed, incapable de préserver l’immense fortune familiale, fut contraint de vendre le palais, qui passa ensuite entre plusieurs mains avant de devenir l’une des plus prestigieuses demeures de Carthage.
La résidence du dernier Bey de Tunisie
En 1922, le palais fut acquis par Mohamed Habib Bey, qui le transmit à son fils Mohamed Lamine Bey, dernier souverain de la dynastie husseinite.
Sous son règne, d’importants travaux d’embellissement furent entrepris. La cour intérieure, autrefois à ciel ouvert, fut couverte. La façade principale fut rénovée et ornée de moucharabiehs ainsi que des emblèmes beylicaux. Les plafonds furent restaurés et de nouvelles constructions furent ajoutées dans les jardins pour accueillir la famille princière et sa suite.
Fait exceptionnel, Mohamed Lamine Bey décida également de transférer la salle du trône de l’étage supérieur au rez-de-chaussée, rompant ainsi avec une tradition respectée par ses prédécesseurs.
Un lieu au cœur de l’indépendance tunisienne
Le Palais Zarrouk occupe une place unique dans la mémoire nationale. C’est dans ses salons que furent prises plusieurs décisions majeures de l’histoire moderne de la Tunisie.
Le 31 juillet 1954, le président du Conseil français Pierre Mendès France y annonça officiellement la reconnaissance du droit de la Tunisie à l’autonomie interne, étape décisive vers l’indépendance.
Deux ans plus tard, le palais fut également le théâtre de la signature du Code du Statut Personnel, le 13 août 1956, texte fondateur des droits modernes de la femme tunisienne.
Enfin, il fut associé à l’avènement de la République tunisienne le 25 juillet 1957, marquant la fin de la monarchie husseinite et l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire nationale.
De patrimoine national à phare intellectuel
Après l’indépendance, le palais devint propriété de l’État tunisien. Il accueillit successivement l’Office national de l’artisanat, puis l’Institut national d’archéologie, devenu plus tard l’Institut national du patrimoine.
En 1983, l’édifice fut choisi pour héberger l’institution nationale de traduction, de recherche et d’études « Beït Al Hikma ». Depuis 1992, il est le siège officiel du Complexe tunisien des sciences, des lettres et des arts.
Aujourd’hui, Beït Al Hikma perpétue la vocation intellectuelle de ce lieu d’exception. Entre patrimoine, recherche scientifique, littérature et création artistique, le palais continue d’incarner le dialogue entre la mémoire de la Tunisie et son avenir.
Un monument qui raconte la Tunisie
Rarement un bâtiment aura concentré autant de strates de l’histoire tunisienne. Résidence de hauts dignitaires, demeure beylicale, lieu des grandes annonces politiques du XXe siècle puis institution culturelle de premier plan, le Palais de Dar El Hikma demeure l’un des symboles les plus éloquents de la continuité historique et intellectuelle de la Tunisie.
Source: https://www.facebook.com/BeitalhikmaTunisie















