Ils ne pèsent parfois que quelques grammes, mais parcourent des milliers de kilomètres. Chaque année, des oiseaux traversent la Méditerranée pour rejoindre leurs zones de reproduction ou d’hivernage. En Tunisie, leur passage raconte aussi les changements de notre environnement. Pour Ridha Ouni, expert en sciences naturelles, leur protection est devenue un véritable enjeu.
Un petit oiseau peut peser quelques grammes et pourtant traverser la Méditerranée, parcourir des milliers de kilomètres et retrouver, année après année, des territoires parfois situés à des milliers de kilomètres de son point de départ.
Comment fait-il ?
C’est justement ce qui fascine Ridha Ouni.
Passionné par la faune sauvage, il parcourt depuis des années différentes régions de la Tunisie pour observer les oiseaux et les reptiles, participer à des suivis scientifiques et mieux comprendre les espèces présentes sur le territoire.
Mais sur le terrain, une autre réalité s’impose : les oiseaux sont confrontés à de nombreuses menaces, dont certaines sont directement liées aux activités humaines.
La Tunisie, une étape majeure pour les oiseaux migrateurs
La position géographique de la Tunisie lui confère un rôle particulier dans les migrations entre l’Europe et l’Afrique.
Au fil des saisons, de nombreux oiseaux traversent le pays. Certains poursuivent leur route vers l’Afrique, d’autres remontent vers l’Europe pour se reproduire.
Pour les passionnés et les scientifiques, ces migrations constituent un phénomène exceptionnel à observer.
Mais elles permettent aussi de mesurer les transformations de l’environnement.
Les périodes de migration peuvent évoluer, les zones de reproduction se déplacer et certaines espèces peuvent apparaître dans des régions où elles étaient auparavant moins fréquentes.
Pour Ridha Ouni, ces changements méritent d’être suivis avec attention.
Le changement climatique bouleverse les habitudes
Les oiseaux ne vivent pas séparément de leur environnement. Lorsque les températures, les ressources alimentaires ou les conditions météorologiques changent, leurs comportements peuvent eux aussi évoluer.
Certaines espèces qui avaient l’habitude de nicher dans certaines régions peuvent modifier leurs habitudes. D’autres peuvent étendre leur aire de présence.
Ces changements ne concernent d’ailleurs pas uniquement les oiseaux.
Sur le terrain, Ridha Ouni constate également l’évolution de la présence de différentes espèces animales et souligne l’importance de poursuivre les observations sur plusieurs années.
Car une observation isolée ne suffit pas.
C’est le suivi dans le temps qui permet de comprendre réellement ce qui est en train de changer.
Du nord au sud, observer la nature sur le terrain
Le travail de terrain constitue une partie essentielle de cette démarche.
Ridha Ouni se déplace dans différentes régions de Tunisie, du nord au sud, des zones montagneuses jusqu’aux régions désertiques et aux îles.
Les conditions ne sont jamais exactement les mêmes.
Chaque région possède ses propres caractéristiques, et chaque espèce a ses habitudes.
L’observation peut ainsi donner lieu à des suivis scientifiques, notamment grâce au baguage de certains oiseaux. Cette technique permet de les identifier et, lorsqu’ils sont observés de nouveau, d’obtenir des informations précieuses sur leurs déplacements.
Derrière ce travail parfois discret se cache une quantité importante d’informations sur les migrations et les comportements des espèces.
Quand l’amour des oiseaux devient un piège
Mais tous ceux qui possèdent un oiseau ne sont pas nécessairement des défenseurs de la nature.
C’est l’un des paradoxes que Ridha Ouni met en avant.
Certaines personnes capturent des oiseaux sauvages parce qu’elles aiment leur chant ou leur apparence. Elles les gardent chez elles, les élèvent, puis peuvent parfois finir par les relâcher.
L’intention peut sembler bonne.
Le problème est que l’oiseau sauvage n’est pas un animal domestique.
La capture et la détention peuvent perturber son comportement, le fragiliser et, dans certains cas, compromettre sa capacité à retourner dans son milieu naturel.
À cela s’ajoutent les pratiques illégales de capture et de commerce.
Le moknine, symbole d’une passion devenue problématique
Le cas du moknine illustre particulièrement bien cette situation.
Très apprécié en Tunisie pour son chant, cet oiseau fait l’objet d’une forte demande.
Cette popularité peut malheureusement alimenter sa capture et son commerce.
Ridha Ouni évoque également d’autres pressions qui touchent les oiseaux, notamment l’utilisation de pesticides et la chasse ou capture illégale.
Le raisonnement est simple : lorsqu’une espèce est recherchée, sa valeur augmente ; lorsqu’elle devient une marchandise, la pression sur les populations sauvages augmente à son tour.
Et derrière chaque animal acheté, il existe potentiellement une demande qui encourage la capture.
Que faire lorsqu’un oiseau sauvage est retrouvé ?
La question revient régulièrement : que doit faire une personne qui trouve un oiseau blessé ou qui récupère un animal sauvage qu’elle ne peut plus prendre en charge ?
Pour Ridha Ouni, la réponse ne consiste surtout pas à le relâcher au hasard ou à le conserver chez soi.
Les oiseaux récupérés peuvent être pris en charge, examinés et suivis avant, lorsque leur état le permet, d’être remis dans la nature.
Cette étape demande des précautions.
Un animal affaibli doit d’abord récupérer. Son état doit être évalué et son éventuelle réintroduction doit être réalisée dans des conditions adaptées à son espèce et à son environnement.
Le problème ne vient pas uniquement du braconnier
Pour l’expert, la responsabilité ne repose pas uniquement sur celui qui capture.
Elle concerne également celui qui achète.
Car sans demande, le commerce perd une grande partie de son intérêt.
C’est pourquoi la sensibilisation du public reste essentielle.
Un citoyen peut aimer les oiseaux sans les capturer. Il peut apprécier leur chant sans chercher à les posséder. Et surtout, il peut contribuer à leur protection simplement en refusant d’acheter un animal dont l’origine est douteuse.
La meilleure façon de protéger un oiseau sauvage est souvent de le laisser vivre là où il doit être : dans la nature.
Sensibiliser, mais aussi responsabiliser
Ridha Ouni appelle également à renforcer la sensibilisation et l’application de la réglementation.
Pour lui, il ne suffit pas de rappeler que certaines pratiques sont interdites. Il faut également faire comprendre pourquoi elles le sont.
La protection de la biodiversité ne peut pas reposer uniquement sur les administrations ou les associations.
Elle nécessite l’implication de tous : pouvoirs publics, associations, scientifiques, passionnés et citoyens.
La question concerne aussi les personnes qui possèdent légalement des animaux mais qui ne peuvent plus s’en occuper.
Plutôt que de les abandonner ou de les relâcher dans la nature, il faut pouvoir les orienter vers des structures capables de les prendre en charge.
Protéger ce que l’on connaît
Au fond, le message de Ridha Ouni dépasse largement la question des oiseaux.
Il parle de notre rapport à la nature.
La Tunisie possède une biodiversité riche, avec des espèces qui occupent des milieux très différents. Pourtant, une grande partie de cette richesse reste méconnue du grand public.
Observer, étudier et comprendre sont donc les premières étapes de la protection.
Car comment protéger une espèce que l’on ne connaît pas ?
Et comment mesurer sa disparition si personne ne suit son évolution ?
Un oiseau de quelques grammes, un voyage extraordinaire
Il y a quelque chose de presque vertigineux dans le phénomène migratoire.
Un oiseau minuscule, pesant parfois seulement quelques grammes, peut quitter une région, traverser la Méditerranée et parcourir des milliers de kilomètres pour rejoindre une destination qu’il retrouvera parfois plusieurs années de suite.
Son parcours dépend de son instinct, de son environnement et de conditions que l’homme ne contrôle pas toujours.
Mais l’être humain peut, en revanche, décider de ne pas lui compliquer davantage ce voyage.
Protéger les oiseaux migrateurs en Tunisie, c’est donc aussi protéger les espaces naturels qui les accueillent, les routes qu’ils empruntent et l’équilibre fragile dont dépend leur survie.
Et pour Ridha Ouni, cela commence par une chose aussi simple qu’essentielle : apprendre à regarder la nature autrement.