Il y a des voix que l’on entend, et d’autres que l’on reconnaît immédiatement parce qu’elles appartiennent à nos souvenirs.
En Tunisie, le nom de Ali Baraq appartient à cette deuxième catégorie.
Pendant plusieurs décennies, sa voix a accompagné des générations de Tunisiens à travers la radio, les mosquées, les cérémonies religieuses et surtout les soirées de Ramadan. Pour beaucoup, il ne s’agit pas simplement du souvenir d’un récitant du Coran ou d’un muezzin. Ali Baraq fait partie d’une époque, d’une ambiance et d’une certaine image de la Tunisie.
Mais derrière cette présence familière se trouve l’histoire étonnante d’un homme qui a perdu la vue très jeune et qui a pourtant réussi à devenir l’une des grandes figures de la récitation coranique et du chant religieux en Tunisie.
Une enfance à Kairouan
Ali Baraq naît en 1899 à Kairouan, ville profondément marquée par l’histoire religieuse et intellectuelle de la Tunisie.
Il grandit à proximité de la grande mosquée Okba Ibn Nafi, dans un environnement où l’apprentissage du Coran, les cercles religieux, le dhikr et le chant spirituel occupent une place importante dans la vie quotidienne.
Mais son enfance est rapidement marquée par une épreuve : il perd la vue alors qu’il est encore jeune.
Cette épreuve aurait pu constituer un obstacle majeur à son éducation. Elle devient au contraire l’une des particularités de son parcours. Privé de la vue, Ali Baraq développe une mémoire auditive exceptionnelle. Il apprend en écoutant, répète, mémorise et finit par maîtriser le Coran.
Son apprentissage ne s’arrête cependant pas à la récitation.
Il fréquente les zaouïas et les cercles de dhikr, s’intéresse aux chants religieux et aux madihs, et se forme aux différents modes et maqâms qui caractérisent la tradition musicale et vocale tunisienne.
C’est là que se construit progressivement ce qui fera plus tard sa singularité : une récitation profondément religieuse, mais également imprégnée de la tradition tunisienne.
De Kairouan à Tunis
Avec le temps, Ali Baraq quitte Kairouan pour Tunis.
Il s’installe dans le quartier de Halfaouine et devient notamment imam et muezzin à la mosquée Youssef Sahib Ettabaa.
Son activité reste d’abord liée aux mosquées et aux cercles religieux. Mais son talent finit par dépasser les murs des lieux de culte.
La grande transformation arrive avec un nouvel outil qui est alors en train de changer la manière dont les Tunisiens découvrent l’information, la musique et la culture : la radio.
1938 : Ali Baraq entre dans les foyers tunisiens
En 1938, Ali Baraq passe les épreuves de récitation organisées pour la Radio Tunisienne.
Il est retenu parmi les récitateurs officiels et participe à l’ouverture des premières émissions radiophoniques tunisiennes consacrées à la récitation du Coran.
À partir de là, son parcours change complètement.
Jusqu’alors, pour découvrir un récitant, il fallait se rendre dans une mosquée ou dans un cercle religieux. Désormais, il suffit d’avoir une radio.
Son nom commence ainsi à dépasser les frontières de Tunis.
Son parcours est notamment associé à la récitation selon la lecture de Qalun, profondément ancrée dans la tradition religieuse tunisienne.
Au fil des années, son image s’installe dans la mémoire collective. Dans les foyers, son intervention à la radio devient associée aux moments religieux, aux prières et particulièrement au mois de Ramadan.
Plus qu’un récitant
Réduire Ali Baraq à son activité de récitant serait pourtant incomplet.
Il était également un interprète du chant religieux et des madihs. Il connaissait les traditions musicales tunisiennes et participait aux cérémonies et aux manifestations religieuses.
Cette double dimension explique en partie la place particulière qu’il occupe dans l’histoire culturelle tunisienne.
À une époque où la radio constituait l’un des principaux moyens de diffusion culturelle, un artiste ou un récitant pouvait toucher une population immense sans jamais apparaître à l’écran.
Ali Baraq en est l’un des meilleurs exemples.
Son visage était inconnu de nombreux auditeurs, mais son nom et sa voix étaient devenus familiers.
Un récitant apprécié bien au-delà de la Tunisie
La notoriété d’Ali Baraq ne reste pas limitée au territoire tunisien.
Son talent attire l’attention de plusieurs personnalités du monde culturel arabe. Des témoignages rapportent notamment l’admiration que suscitait sa manière de réciter auprès de grandes figures intellectuelles et artistiques de son époque.
Sa réputation dépasse également le cadre radiophonique.
Il effectue plusieurs voyages liés au pèlerinage et se rend à La Mecque, où il récite le Coran dans les lieux saints.
Le parcours est symbolique : l’homme qui avait commencé son apprentissage dans les cercles religieux de Kairouan se retrouve désormais dans les lieux les plus importants du monde musulman.
Une place particulière dans la Tunisie de Bourguiba
L’histoire d’Ali Baraq se déroule aussi pendant une période de profondes transformations politiques et sociales en Tunisie.
Après l’indépendance, la question de la place de la religion dans l’espace public devient un sujet majeur.
Dans ce contexte, Ali Baraq conserve une place importante dans le paysage religieux officiel.
Son association avec l’appel à la prière diffusé à la radio contribue surtout à faire entrer son interprétation dans le quotidien des Tunisiens.
C’est un détail qui peut sembler banal aujourd’hui.
À l’époque, il ne l’était pas.
La radio occupait une place centrale dans les foyers. Le même programme pouvait être écouté simultanément par des milliers de familles, dans des villes et des régions différentes.
Ainsi, le même récitant pouvait accompagner le quotidien d’une famille à Tunis, d’une autre à Kairouan et d’une autre encore dans le Sud.
Ali Baraq devient progressivement l’un de ces rares personnages dont la présence dépasse largement leur propre métier.
Quand un homme devient un souvenir collectif
C’est probablement là que se trouve la véritable importance d’Ali Baraq.
Il n’a pas seulement récité le Coran.
Il a accompagné une génération.
Pour les Tunisiens qui ont grandi avant l’arrivée de la télévision dans tous les foyers, la radio représentait une fenêtre ouverte sur le monde. Et certains programmes finissaient par devenir des rendez-vous familiers.
Ali Baraq est devenu l’un de ces rendez-vous.
Les générations se sont succédé.
Ceux qui l’avaient écouté directement à la radio ont vieilli. D’autres ont découvert ses enregistrements plus tard. Puis Internet a permis à une nouvelle génération de retrouver des archives qui auraient pu disparaître.
C’est ainsi que son nom a continué à circuler, longtemps après sa disparition.
Le dernier chapitre
Ali Baraq meurt en 1981, à l’âge de 82 ans.
Mais contrairement à beaucoup de personnalités de son époque, sa disparition n’a pas mis fin à sa présence dans la mémoire populaire.
Ses enregistrements ont continué à être conservés, diffusés et redécouverts.
Et c’est peut-être ce qui rend son histoire si particulière.
Ali Baraq appartenait à une époque où une radio posée dans un coin du salon pouvait réunir toute une famille autour d’un même programme.
Une époque où la mémoire se construisait avec des rendez-vous quotidiens, des voix familières et des habitudes qui se transmettaient naturellement d’une génération à l’autre.
Plus de quarante ans après sa mort, Ali Baraq reste ainsi associé à cette mémoire.
Il y a chez lui une histoire qui dépasse la religion et la récitation : celle d’un enfant devenu aveugle, qui a appris à maîtriser le Coran par l’écoute, avant de devenir une figure majeure de la vie religieuse et radiophonique tunisienne.
De Kairouan à Tunis, des mosquées aux studios de la radio, puis jusqu’aux lieux saints de La Mecque, son parcours raconte aussi une partie de l’histoire de la Tunisie du XXe siècle.
Ali Baraq est mort en 1981.
Mais une partie de la Tunisie qu’il a accompagnée avec lui n’a pas disparu.
Elle est restée dans les archives, dans les souvenirs des anciens et dans la mémoire de ceux qui, des décennies plus tard, découvrent encore son histoire.
Parce qu’au fond, certaines voix ne sont pas seulement des voix. Elles deviennent des morceaux de mémoire.