En Tunisie, le Nouvel An de l’Hégire ne se résume pas à une date sur un calendrier.
C’est une odeur dans une cuisine.
Un couscous qui mijote.
Une sauce verte qui épaissit lentement pendant des heures.
Et des gestes que l’on répète sans toujours savoir depuis quand.
Ras el-Am el-Hijri ne fait pas l’unanimité dans les formes. Mais il revient chaque année avec les mêmes repères : la table, la famille, et ce lien discret entre passé et présent.
Le moment où l’année se referme
La veille du premier Mouharram, dans beaucoup de foyers, un plat revient encore : le couscous au kadid.
Le kadid, viande salée et séchée gardée depuis l’Aïd el-Adha, est ressorti des réserves familiales. Il est remis en cuisine comme si le temps se repliait sur lui-même.
Pois chiches, fèves sèches, parfois œufs. Rien n’est décoratif. Tout a une fonction, mais aussi un sens : terminer avec ce qu’on a gardé, avant de recommencer.
Selon les régions, la sauce change. Blanche ici. Rouge ailleurs. Mais l’idée reste identique : fermer une année avec ses restes, ses traces, ses provisions.
Puis vient la mloukhia
Le lendemain, le ton change.
La mloukhia arrive.
Longue cuisson. Feu doux. Silence dans la maison. Une marmite sombre qui devient verte avec le temps. C’est lent, presque cérémonial.
Dans l’imaginaire populaire, cette couleur n’est pas anodine. Vert = vie. Vert = continuité. Vert = année « khadra », pleine d’espoir.
Certains ajoutent de l’ail. D’autres l’évitent, par croyance, parce qu’il “porte les larmes”. Rien de religieux ici. Juste des habitudes qui se transmettent sans explication écrite.
La mloukhia n’est pas un plat rapide. C’est un signal : une année commence.
À Tunis, les traditions se resserrent
Dans le Grand Tunis, tout cela existe encore, mais autrement.
Certaines familles maintiennent les deux plats. D’autres ont simplifié : un repas, un appel, une visite rapide chez les parents.
Les rythmes ont changé. Les familles sont plus petites. Le temps a disparu entre les obligations.
La tradition n’a pas été abandonnée. Elle s’est compressée.
Au Cap Bon, la fête devient visible
À Nabeul, Korba, et dans les environs, Ras el-Am prend une autre forme.
On cuisine, mais on expose aussi. On décore la table. On ajoute des fruits secs, des œufs, des douceurs.
Et surtout, il y a ces figurines en sucre.
Des animaux pour les garçons. Des poupées pour les filles. Des couleurs vives posées sur des plateaux comme des souvenirs avant même d’être consommés.
Pour beaucoup d’enfants, Ras el-Am ne commence pas dans la cuisine. Il commence dans ces formes sucrées.
Sfax, Sahel, Sud : plusieurs Tunisie dans la même date
Plus au sud et sur la côte, les usages se multiplient.
À Sfax, certains associent la mloukhia à des plats sucrés ou à l’assida. L’idée : souhaiter une année douce, littéralement.
Dans le Sahel, les céréales et les réserves de récolte restent au centre du repas. On mange ce que la terre a donné avant de recommencer un cycle.
Dans le Sud, la cuisine n’est qu’une partie de la fête. Henné, encens, parfums dans les maisons. Une atmosphère plus que des recettes.
Rien n’est uniforme. Tout est local.
Djerba : la fête qui sort des maisons
À Djerba, notamment à Houmt Souk, le Nouvel An a longtemps dépassé la cuisine.
Des enfants passaient de maison en maison. Ils chantaient. Ils recevaient des fruits secs, des provisions, parfois simplement un sourire et une poignée de main.
Dans certaines familles, des plats entiers circulaient entre générations. Les parents envoyaient de la nourriture aux filles mariées.
Le repas n’était pas enfermé dans une maison. Il voyageait.
Aujourd’hui : traditions sous pression
En 2026, tout cela existe encore, mais autrement.
Le temps manque. Les familles se dispersent. Les recettes longues deviennent difficiles à maintenir.
Le kadid est moins présent. Certaines préparations disparaissent du quotidien.
Mais les traditions ne meurent pas vraiment.
Elles changent de support.
Une vidéo sur Facebook. Un tutoriel sur TikTok. Une grand-mère au téléphone qui explique “comment elle faisait”.
La cuisine familiale est devenue aussi numérique.
La diaspora : recréer la maison ailleurs
Pour les Tunisiens en France, en Italie, au Canada ou ailleurs, Ras el-Am tombe souvent un jour ordinaire.
Pas de congé. Pas de grande réunion automatique.
Alors on s’adapte.
Un repas le soir. Un week-end décalé. Un appel vidéo avec la famille en Tunisie.
Et surtout, la cuisine.
Préparer une mloukhia à Paris ou Montréal, ce n’est pas juste cuisiner. C’est recréer une odeur. Un souvenir. Un fragment de maison.
Même quand les ingrédients manquent, l’essentiel reste : ne pas couper le fil.
Une tradition sans règles fixes
Il n’y a pas une seule façon de faire Ras el-Am.
Une même recette peut changer d’une rue à l’autre. D’une ville à l’autre. D’une génération à l’autre.
C’est ce qui la rend vivante.
Ce n’est pas une obligation. Ce n’est pas un rituel figé.
C’est un patrimoine mouvant, transmis par les gestes plus que par les textes.
Un moment pour ralentir
Au fond, Ras el-Am reste un point d’arrêt.
Une transition.
Une idée ancienne traverse tout cela : avant de commencer une nouvelle année, il faut regarder ce qu’on laisse derrière.
Pas de grands discours. Pas de promesses officielles.
Juste une table. Une famille. Et un moment où le temps change de direction sans faire de bruit.