De Pavlov à Skinner, une théorie qui a profondément transformé notre manière de comprendre l’apprentissage, les habitudes et le comportement humain
Pourquoi répétons-nous certains comportements ? Pourquoi abandonnons-nous certaines habitudes ? Pourquoi une récompense peut-elle nous encourager à recommencer, alors qu’une conséquence négative peut nous pousser à éviter une action ?
Derrière ces questions se trouve l’un des courants les plus influents de l’histoire de la psychologie : le comportementalisme, également appelé béhaviorisme.
Cette approche considère que le comportement peut être étudié scientifiquement à partir de ce qui est observable : les stimuli auxquels un individu est exposé, ses réponses et surtout son histoire d’apprentissage. Elle a placé l’environnement, l’expérience et les conséquences des comportements au centre de l’analyse psychologique.
QU’EST-CE QUE LE COMPORTEMENTALISME ?
Le comportementalisme est un courant de la psychologie scientifique qui s’est développé principalement aux États-Unis au début du XXᵉ siècle.
Son idée fondamentale est relativement simple : pour comprendre le comportement, il faut pouvoir l’observer, le mesurer et étudier les relations entre les conditions environnementales et les réponses produites.
Le comportementalisme classique s’est notamment développé en réaction aux approches psychologiques qui accordaient une place centrale à l’introspection et à l’étude subjective de la conscience.
En 1913, le psychologue américain John B. Watson publie son célèbre texte Psychology as the Behaviorist Views It. Il y défend une psychologie fondée sur l’observation objective du comportement plutôt que sur l’introspection.
Pour les premiers comportementalistes, une psychologie scientifique devait donc privilégier des phénomènes observables et quantifiables.
Le schéma classique peut être résumé ainsi :
STIMULUS → RÉPONSE → CONSÉQUENCE
Mais le comportementalisme ne se limite pas à cette formule. Avec le développement du courant, les chercheurs ont progressivement étudié des mécanismes beaucoup plus complexes d’apprentissage et de modification du comportement.
LES GRANDES FIGURES DU COMPORTEMENTALISME
IVAN PAVLOV : APPRENDRE PAR ASSOCIATION
Avant même la naissance officielle du comportementalisme américain, le physiologiste russe Ivan Pavlov avait réalisé des expériences devenues célèbres sur les réflexes conditionnés.
Pavlov étudiait notamment la salivation des chiens lorsqu’ils recevaient de la nourriture. Il observa qu’un animal pouvait progressivement associer un stimulus initialement neutre à la nourriture.
C’est le principe du conditionnement classique.
Prenons un exemple simplifié :
Nourriture → salivation
La nourriture provoque naturellement la salivation.
Mais si un son est régulièrement présenté juste avant la nourriture :
Son + nourriture → salivation
Après suffisamment d’associations, le son peut à lui seul provoquer une réaction de salivation.
Le stimulus initialement neutre devient alors un stimulus conditionné, capable de déclencher une réponse conditionnée.
Ces travaux ont joué un rôle majeur dans le développement des théories de l’apprentissage. Pavlov a reçu le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1904.
JOHN B. WATSON : FAIRE DU COMPORTEMENT L’OBJET DE LA PSYCHOLOGIE
Avec Watson, le comportementalisme devient un véritable programme scientifique pour la psychologie.
Watson estime que la psychologie doit étudier prioritairement les comportements observables et les relations entre les stimuli et les réponses.
Il accorde également une grande importance à l’environnement et à l’apprentissage.
Son approche est particulièrement influente aux États-Unis pendant la première moitié du XXᵉ siècle. Le comportementalisme devient alors l’un des courants dominants de la psychologie scientifique.
Watson est également associé à une expérience célèbre connue sous le nom de « Little Albert », menée avec Rosalie Rayner, qui cherchait à étudier le conditionnement de réactions émotionnelles chez un enfant. Cette expérience est aujourd’hui également étudiée pour ses importantes questions éthiques et méthodologiques.
EDWARD THORNDIKE : LA LOI DE L’EFFET
Un autre chercheur essentiel est Edward L. Thorndike.
Ses expériences sur l’apprentissage animal l’ont conduit à formuler ce qui deviendra la loi de l’effet.
L’idée générale est que les comportements suivis de conséquences favorables ont davantage tendance à être reproduits, tandis que ceux suivis de conséquences défavorables tendent à diminuer.
Cette conception constitue l’un des fondements historiques du futur conditionnement opérant développé par B. F. Skinner.
B. F. SKINNER : LE COMPORTEMENT ET SES CONSÉQUENCES
S’il existe un nom particulièrement associé au comportementalisme moderne, c’est celui de Burrhus Frederic Skinner, plus connu sous le nom de B. F. Skinner.
Skinner développe le concept de conditionnement opérant.
Contrairement au conditionnement classique, qui repose principalement sur l’association entre des stimuli, le conditionnement opérant s’intéresse à la relation entre un comportement et les conséquences qui le suivent.
L’idée centrale est la suivante :
Un comportement suivi d’un renforcement a davantage de chances de se reproduire.
À l’inverse, une conséquence qui diminue la probabilité d’un comportement peut contribuer à sa réduction.
Skinner étudie notamment ces mécanismes grâce à des dispositifs expérimentaux permettant d’observer précisément le comportement d’animaux, notamment des rats et des pigeons.
La célèbre « Skinner Box » permettait par exemple d’observer la fréquence à laquelle un animal effectuait une action lorsqu’elle était suivie d’une conséquence donnée.
RENFORCEMENT POSITIF ET RENFORCEMENT NÉGATIF : UNE CONFUSION FRÉQUENTE
L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à penser que « positif » signifie forcément « agréable » et que « négatif » signifie forcément « mauvais ».
En comportementalisme, ce n’est pas le sens.
Positif = on ajoute quelque chose.
Négatif = on retire quelque chose.
Et le renforcement a toujours pour fonction d’augmenter la probabilité qu’un comportement se reproduise.
Renforcement positif
On ajoute une conséquence après un comportement afin d’augmenter sa probabilité.
Exemple :
Un étudiant obtient des félicitations après avoir obtenu une bonne note.
La reconnaissance peut contribuer à renforcer son comportement d’étude.
Renforcement négatif
On retire quelque chose de désagréable afin d’augmenter la probabilité d’un comportement.
Exemple :
Une personne attache sa ceinture et le signal sonore de la voiture s’arrête.
La disparition du signal peut renforcer le comportement consistant à mettre sa ceinture.
Renforcement négatif ≠ punition.
C’est une distinction fondamentale.
ET LA PUNITION ?
La punition vise, dans le cadre du conditionnement opérant, à réduire la probabilité qu’un comportement se reproduise.
Elle peut également prendre deux formes.
Punition positive
On ajoute une conséquence désagréable.
Punition négative
On retire quelque chose de souhaité.
L’important est donc de ne pas confondre les quatre notions :
| Mécanisme | Objectif |
|---|---|
| Renforcement positif | Augmenter un comportement |
| Renforcement négatif | Augmenter un comportement |
| Punition positive | Diminuer un comportement |
| Punition négative | Diminuer un comportement |
Le terme « positif » ou « négatif » décrit ici l’ajout ou le retrait d’une conséquence, et non sa valeur morale.
LE RÔLE DE L’ENVIRONNEMENT
L’une des grandes contributions du comportementalisme est d’avoir insisté sur le rôle de l’environnement dans l’acquisition et la modification des comportements.
Un comportement n’existe pas dans le vide.
Il se développe dans un contexte composé notamment :
- des habitudes ;
- des récompenses ;
- des sanctions ;
- des réactions sociales ;
- des attentes ;
- des expériences passées ;
- des occasions de répétition ;
- des conséquences immédiates ou différées.
Ainsi, lorsqu’un comportement produit régulièrement une conséquence favorable, cette conséquence peut contribuer à son maintien.
C’est l’une des raisons pour lesquelles les habitudes peuvent être particulièrement difficiles à modifier.
CONDITIONNEMENT CLASSIQUE OU OPÉRANT ?
Les deux mécanismes sont souvent confondus.
CONDITIONNEMENT CLASSIQUE
On apprend une association entre des stimuli.
Exemple :
Un son est associé à de la nourriture → le son finit par provoquer une réaction auparavant associée à la nourriture.
CONDITIONNEMENT OPÉRANT
On apprend à partir des conséquences d’un comportement.
Exemple :
Un étudiant travaille → il obtient une récompense → le comportement d’étude peut devenir plus fréquent.
On peut donc retenir :
Classique = association entre stimuli.
Opérant = conséquences du comportement.
LE COMPORTEMENTALISME ET L’ÉDUCATION
Les principes comportementalistes ont fortement influencé les méthodes d’enseignement.
L’une des idées importantes consiste à découper un apprentissage complexe en étapes plus petites et à fournir un retour sur la progression.
Skinner s’est notamment intéressé à l’utilisation de ces principes dans l’éducation. L’idée d’organiser progressivement les apprentissages et de fournir un feedback régulier a influencé certaines formes d’enseignement programmé et, plus largement, des outils pédagogiques.
Aujourd’hui encore, certaines pratiques pédagogiques utilisent des mécanismes qui ressemblent à ceux étudiés par les comportementalistes :
action → feedback → correction → répétition → progression
LE COMPORTEMENTALISME DANS LA VIE QUOTIDIENNE
Le comportementalisme n’est pas uniquement une théorie étudiée dans les universités.
Ses concepts permettent également de comprendre de nombreuses situations quotidiennes.
Pourquoi consulte-t-on régulièrement son téléphone ?
Pourquoi certaines notifications nous poussent-elles à vérifier immédiatement une application ?
Pourquoi une personne continue-t-elle une activité lorsqu’elle reçoit régulièrement des signes de reconnaissance ?
Pourquoi certaines habitudes disparaissent-elles lorsque leurs conséquences changent ?
Dans tous ces cas, les conséquences et l’environnement peuvent influencer la probabilité qu’un comportement soit répété.
Cela ne signifie toutefois pas que tout comportement humain peut être réduit à un simple système de récompenses et de punitions.
LE COMPORTEMENTALISME ET LES THÉRAPIES
Les principes issus de l’analyse comportementale ont également contribué au développement des thérapies comportementales.
Ces approches utilisent notamment l’analyse fonctionnelle du comportement, le conditionnement et différentes techniques d’apprentissage pour modifier certains comportements problématiques.
L’APA présente notamment la thérapie comportementale comme un domaine ayant développé différentes méthodes reposant sur des concepts tels que l’analyse fonctionnelle, le conditionnement opérant et les renforcements.
Ces approches ont ensuite évolué et se sont combinées à d’autres modèles psychologiques.
LES LIMITES DU COMPORTEMENTALISME
Le succès du comportementalisme n’a pas empêché l’apparition de nombreuses critiques.
La principale concerne la place accordée aux processus mentaux internes.
La pensée, la mémoire, la représentation mentale, le langage, les attentes ou encore la prise de décision sont difficiles à expliquer uniquement à partir des relations entre stimuli, comportements et conséquences.
À partir du milieu du XXᵉ siècle, les approches cognitives prennent progressivement davantage de place dans la psychologie.
Le débat autour du langage est particulièrement célèbre.
En 1959, le linguiste Noam Chomsky publie une critique importante du livre de Skinner Verbal Behavior, publié en 1957. Cette controverse est devenue l’un des épisodes associés à l’émergence de la psychologie cognitive et de la psycholinguistique moderne.
Il faut néanmoins éviter de réduire cette histoire à l’idée selon laquelle « Chomsky a simplement détruit le comportementalisme ». Les historiens et chercheurs soulignent que la transition vers la psychologie cognitive résulte de plusieurs évolutions scientifiques et intellectuelles.
LE COMPORTEMENTALISME A-T-IL DISPARU ?
Non.
Le comportementalisme classique n’occupe plus la même position dominante qu’au milieu du XXᵉ siècle, mais l’étude scientifique du comportement et certains principes comportementaux restent présents dans la psychologie contemporaine.
L’Académie nationale de médecine souligne d’ailleurs que l’évolution du courant a conduit à intégrer progressivement d’autres dimensions, notamment les facteurs individuels et les variables cognitives.
Il est donc plus juste de parler d’une évolution du comportementalisme que d’une simple disparition.
Les chercheurs contemporains peuvent étudier simultanément :
le comportement + l’environnement + l’apprentissage + les processus cognitifs + les facteurs biologiques.
DU « STIMULUS-RÉPONSE » À UNE VISION PLUS COMPLEXE DE L’HUMAIN
L’histoire du comportementalisme illustre finalement une évolution importante de la psychologie.
Les premiers comportementalistes ont posé une question essentielle :
Peut-on étudier scientifiquement le comportement humain ?
Leur réponse était oui, à condition de développer des méthodes objectives permettant d’observer, de mesurer et de reproduire les phénomènes étudiés.
Cette exigence méthodologique a profondément marqué la psychologie.
Mais l’évolution de la discipline a également montré que l’être humain ne peut pas être compris uniquement comme un organisme répondant mécaniquement à son environnement.
Les pensées, les représentations, les émotions, la mémoire, le langage, les motivations, la biologie et le contexte social participent également à l’explication du comportement.
À RETENIR
Le comportementalisme repose historiquement sur quelques grandes idées :
1. Le comportement doit pouvoir être observé et mesuré.
2. L’environnement joue un rôle majeur dans l’apprentissage.
3. Les comportements peuvent être modifiés par leurs conséquences.
4. Le conditionnement classique repose principalement sur l’association entre stimuli.
5. Le conditionnement opérant repose sur les conséquences des comportements.
6. Le renforcement augmente la probabilité d’un comportement.
7. La punition vise à réduire cette probabilité.
8. Pavlov, Watson, Thorndike et Skinner ont joué des rôles majeurs dans l’histoire de ce courant.
9. Les critiques cognitives ont contribué à élargir la psychologie au-delà du comportement observable.
10. Les principes comportementaux continuent d’influencer certaines pratiques éducatives et thérapeutiques.
UNE THÉORIE QUI A CHANGÉ NOTRE REGARD SUR NOS HABITUDES
Le comportementalisme a laissé une empreinte considérable sur la psychologie moderne.
Même si les conceptions les plus strictes du courant ont été largement discutées et dépassées par des approches intégrant la cognition et d’autres facteurs, une idée demeure particulièrement importante : nos comportements sont en partie façonnés par notre expérience et par les conséquences qui suivent nos actions.
Comprendre ce mécanisme permet alors de poser une question très actuelle :
si notre environnement contribue à façonner nos comportements, dans quelle mesure pouvons-nous modifier notre environnement pour changer nos habitudes ?
C’est précisément sur cette question que l’héritage du comportementalisme continue de susciter l’intérêt des chercheurs, des éducateurs et des professionnels de la psychologie.