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  • Quand un simple commentaire peut se transformer en attaque

    Il suffit parfois de quelques secondes.

    Une publication apparaît sur notre fil d’actualité. On n’est pas d’accord. On trouve le commentaire maladroit, l’opinion provocatrice, la photo ridicule ou simplement… agaçante.

    On pourrait passer son chemin.

    Mais parfois, on répond.

    Puis quelqu’un répond à notre réponse. On réplique. Le ton monte. Une insulte arrive. Puis une autre. En quelques minutes, une discussion banale peut devenir un véritable affrontement.

    Et pourtant, si les mêmes personnes se retrouvaient assises autour d’une table, face à face, la conversation serait probablement très différente.

    Alors, pourquoi sommes-nous parfois plus agressifs derrière un écran ?

    La psychologie apporte plusieurs éléments de réponse.

    Derrière l’écran, l’autre devient moins « réel »

    Dans une conversation en face à face, il est difficile d’oublier que l’on parle à une personne.

    On voit son visage. On entend sa voix. On remarque son silence, son malaise ou sa réaction lorsque nos paroles vont trop loin.

    Sur un écran, tout cela disparaît.

    Il ne reste parfois qu’un prénom, une photo de profil et quelques lignes de texte.

    Cette distance psychologique peut rendre plus facile ce que nous n’oserions pas forcément dire en face.

    L’écran ne crée pas nécessairement l’agressivité. Il peut simplement réduire les freins sociaux qui nous empêchent habituellement de l’exprimer.

    C’est une différence essentielle.

    Quand nous voyons immédiatement la souffrance ou la colère de quelqu’un, nous sommes davantage confrontés aux conséquences de nos paroles. Sur Internet, cette conséquence humaine est souvent invisible.

    « Je ne lui aurais jamais dit ça en face »

    C’est probablement l’une des phrases qui résument le mieux le phénomène.

    Derrière un pseudonyme ou un compte que l’on ne connaît pas personnellement, certaines personnes ont le sentiment d’être moins exposées.

    Même lorsqu’elles ne sont pas réellement anonymes, le fait de ne pas être physiquement devant leur interlocuteur peut diminuer certaines inhibitions.

    Le commentaire est écrit en quelques secondes, envoyé immédiatement… et il peut être impossible de mesurer son impact avant de cliquer sur « publier ».

    Le problème est que quelques secondes pour écrire peuvent produire des conséquences beaucoup plus longues pour celui qui reçoit le message.

    Parfois, la colère n’a rien à voir avec la publication

    Un autre élément est souvent oublié.

    La personne qui écrit un commentaire agressif n’est pas nécessairement en colère contre la publication elle-même.

    Elle peut être frustrée. Stressée. Fatiguée. Déçue. En conflit avec quelqu’un. Ou simplement passer une mauvaise journée.

    Puis elle arrive sur une publication qui devient, presque par hasard, le point de sortie de cette tension.

    Internet offre quelque chose de très particulier : une possibilité immédiate de réagir.

    On peut écrire. Envoyer. Répondre. Recommencer.

    Cela peut donner à certaines émotions un moyen d’expression très rapide.

    Mais comprendre l’origine d’une colère ne signifie évidemment pas justifier l’insulte.

    Et puis il y a les « likes »

    C’est peut-être l’un des aspects les plus intéressants du phénomène.

    Les réseaux sociaux récompensent la visibilité.

    Un commentaire calme et nuancé peut passer presque inaperçu.

    Une phrase provocatrice, elle, peut déclencher des dizaines de réponses.

    Et soudain, le commentaire devient visible.

    Il reçoit des likes, des réactions, des captures d’écran, parfois de nouveaux abonnés.

    Un mécanisme peut alors s’installer :

    provocation → réaction → visibilité.

    À force de se répéter, certains utilisateurs peuvent apprendre, consciemment ou non, que la provocation attire l’attention.

    Dans un univers où l’attention est devenue une véritable monnaie, provoquer peut donc devenir une stratégie pour exister.

    Le problème n’est plus seulement entre deux personnes

    Sur les réseaux sociaux, nous ne sommes presque jamais seuls.

    Même lorsqu’une discussion oppose deux personnes, des dizaines ou des milliers d’utilisateurs peuvent regarder.

    Et cela change complètement la dynamique.

    Nous ne défendons plus seulement une opinion. Nous pouvons avoir l’impression de défendre notre groupe, notre région, notre équipe, notre artiste préféré ou simplement « notre camp ».

    Le désaccord devient alors plus personnel.

    On ne pense plus :

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que tu dis. »

    Mais parfois :

    « Tu es contre nous. »

    Et lorsqu’une opinion devient une question d’identité, l’attaque de la personne peut rapidement remplacer la discussion sur les idées.

    Et en Tunisie ?

    Le phénomène n’est pas uniquement théorique.

    Des recherches menées en Tunisie montrent que le cyberharcèlement et les comportements abusifs en ligne constituent un véritable sujet de préoccupation, notamment chez les adolescents.

    Une étude menée auprès de 238 collégiens dans la région de Sousse a ainsi rapporté que 51,3 % des participants déclaraient avoir été victimes de cyberharcèlement au moins une fois. L’étude indiquait également que 32,4 % des adolescents interrogés utilisaient les réseaux sociaux plus de trois heures par jour.

    Ces chiffres doivent cependant être lus avec prudence : ils concernent un groupe précis d’adolescents et ne permettent évidemment pas de généraliser à l’ensemble de la population tunisienne.

    Une autre étude réalisée auprès de 396 adolescents dans six établissements secondaires de la région de Sfax a également trouvé une prévalence importante du cyberharcèlement et des associations avec plusieurs difficultés familiales, scolaires et comportementales.

    Autrement dit, le problème existe. Mais il serait beaucoup trop simple de dire que « les Tunisiens sont devenus agressifs ».

    Les études disponibles ne permettent pas de tirer une telle conclusion.

    Entre humour tunisien et humiliation, la frontière est parfois mince

    Il y a aussi une particularité culturelle à prendre en compte.

    En Tunisie, la plaisanterie, la taquinerie, la répartie et la satire occupent une place importante dans les échanges.

    Entre deux personnes qui se connaissent bien, une phrase peut être comprise comme une blague.

    Mais sur Internet, le contexte change.

    La même phrase, publiée devant plusieurs milliers de personnes, peut devenir une humiliation.

    Tout dépend alors de la relation entre les personnes, du contexte, de l’intention, du public et de la répétition.

    Dire « je plaisantais » ne suffit pas toujours à effacer l’effet produit.

    Celui qui regarde participe aussi à l’histoire

    Dans une scène de violence numérique, on pense souvent à deux personnes : celui qui attaque et celui qui reçoit l’attaque.

    Mais il existe une troisième catégorie : ceux qui regardent.

    Et leur rôle peut être considérable.

    Un commentaire insultant qui obtient des dizaines de likes peut donner l’impression que l’agressivité est acceptée.

    À l’inverse, un comportement ignoré, désapprouvé ou signalé peut perdre une partie de son pouvoir.

    Une étude tunisienne menée auprès de 1 584 collégiens à Sousse s’est notamment intéressée au rôle des témoins dans les situations de harcèlement scolaire.

    Sur Internet, cette responsabilité est encore plus visible.

    Le public peut nourrir le problème. Mais il peut aussi contribuer à l’arrêter.

    Même l’intelligence artificielle apprend à reconnaître les insultes tunisiennes

    Le phénomène est devenu suffisamment important pour intéresser également les chercheurs en informatique.

    Une étude publiée en 2025 s’est intéressée à la détection des propos haineux et du langage abusif en dialecte tunisien.

    Pourquoi est-ce compliqué ?

    Parce que notre tunisien numérique est particulier.

    Il mélange arabe dialectal, français, anglais, abréviations, arabe écrit en caractères latins, expressions populaires, ironie et références culturelles.

    Une même expression peut parfois changer complètement de sens selon le contexte.

    Des chercheurs travaillent donc désormais sur des modèles d’intelligence artificielle capables de reconnaître ces formes de langage toxique. Parmi les modèles étudiés, TunBERT a obtenu les meilleurs résultats dans l’identification des commentaires toxiques dans l’étude mentionnée.

    Même les machines doivent donc apprendre une chose que les humains oublient parfois :

    les mots ne prennent leur véritable sens qu’à travers leur contexte.

    Sommes-nous vraiment devenus plus agressifs ?

    Pas nécessairement.

    Et c’est probablement la conclusion la plus importante.

    Les études disponibles ne permettent pas de comparer directement l’agressivité des Tunisiens « dans la vraie vie » avec leur comportement sur Facebook, Instagram ou TikTok.

    En revanche, elles montrent que le cyberharcèlement et les comportements abusifs existent et qu’ils peuvent être associés à différents facteurs familiaux, scolaires, individuels et numériques.

    Le changement est peut-être ailleurs.

    Avant, une colère pouvait être exprimée devant quelques personnes.

    Aujourd’hui, elle peut être publiée devant plusieurs milliers.

    Nous avons tous potentiellement un public, une tribune et une vitesse de réaction.

    Et c’est cela qui change profondément la portée de nos paroles.

    Le vrai problème commence lorsque l’insulte devient normale

    « Ce n’est qu’un commentaire. »

    « Tout le monde parle comme ça. »

    « Il fallait s’y attendre, puisqu’il est connu. »

    « C’est Internet. »

    Ces phrases peuvent sembler anodines.

    Elles sont pourtant révélatrices d’un phénomène plus profond : la banalisation de l’agressivité.

    Lorsque l’insulte devient normale, elle n’a plus besoin d’être exceptionnelle pour faire du mal.

    Elle devient simplement une manière habituelle de communiquer.

    Et c’est là que le problème dépasse largement celui d’un commentaire.

    Une société numérique ne se construit pas seulement avec ceux qui écrivent.

    Elle se construit aussi avec ceux qui regardent, partagent, commentent, likent et amplifient.

    Et si nous arrêtions de récompenser l’agressivité ?

    La question mérite finalement d’être posée à chacun d’entre nous.

    Pourquoi une insulte obtient-elle parfois davantage d’attention qu’une analyse argumentée ?

    Pourquoi la provocation est-elle parfois plus virale que la nuance ?

    Pourquoi certains cherchent-ils volontairement à provoquer une réaction ?

    Peut-être parce que, sur les réseaux sociaux, l’attention est devenue une monnaie.

    Celui qui fait réagir devient visible.

    Celui qui devient visible peut gagner des abonnés.

    Et celui qui gagne des abonnés peut parfois transformer cette visibilité en influence, en opportunités ou en revenus.

    Le risque est alors de créer un système dans lequel le plus bruyant finit par être davantage entendu que le plus pertinent.

    Derrière chaque commentaire, il y a une personne

    Les réseaux sociaux ne rendent pas automatiquement les gens mauvais ou agressifs.

    Ils amplifient.

    Ils peuvent amplifier l’humour, la solidarité, l’entraide et la connaissance.

    Mais ils peuvent aussi amplifier la colère, la frustration, l’humiliation et la haine.

    La vraie question n’est donc peut-être pas seulement :

    « Pourquoi les gens insultent-ils sur Internet ? »

    Mais aussi :

    « Pourquoi accordons-nous autant d’attention à ceux qui insultent ? »

    Derrière chaque commentaire, il y a une personne.

    Et derrière chaque commentaire agressif, il y a souvent un public.

    Le défi n’est donc pas de supprimer les désaccords. Une société saine a besoin de débats, de critiques et de contradictions.

    Le défi est beaucoup plus simple… et beaucoup plus difficile :

    apprendre à être en désaccord sans déshumaniser l’autre.

    On peut combattre une idée sans humilier celui qui la défend.

    On peut critiquer sans insulter.

    On peut ne pas être d’accord sans transformer l’autre en ennemi.

    Et peut-être que la véritable maturité numérique commence précisément là.


    Sources scientifiques

    • R. Ayoub et al., « Cyberbullying Among Middle School Students in Sousse, Tunisia: Prevalence and associated factors », European Psychiatry, 2025.
    • D. Ben Touhemi et al., « Cyberbullying and mental distress among adolescents in secondary school: Tunisian cross sectional study », Annales Médico-psychologiques, 2025.
    • K. Khemakhem et al., « School Bullying and Cyberbullying Among Tunisian High School Adolescents », 2026.
    • « Tunisian Dialect Hate Speech and Abuse Detection with BERT-Based Models », Procedia Computer Science, 2025.
    • A. Mtiraoui et al., « Bullying Among Tunisian Middle School Students », étude menée à Sousse.