Ali Riahi (علي الرياحي) demeure l’une des figures les plus marquantes de l’histoire de la musique tunisienne. Chanteur, compositeur et auteur, il a construit en quelques décennies une œuvre qui a profondément marqué la chanson tunisienne du XXe siècle. Son parcours est également marqué par une fin tragique : le 27 mars 1970, alors qu’il se produisait au Théâtre municipal de Tunis, il s’effondre sur scène. Il meurt à l’âge de 57 ans, trois jours seulement avant son 58e anniversaire.
Une enfance dans une famille religieuse
Ali Riahi naît à Tunis le 30 mars 1912. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer pour un futur grand chanteur, il ne vient pas d’une famille d’artistes.
Il appartient à une famille connue pour son héritage religieux. Son grand-père paternel est Sidi Brahim Riahi, l’une des grandes figures religieuses de la Tunisie du XIXe siècle.
Mais très jeune, Ali Riahi développe une passion qui va progressivement prendre une place centrale dans sa vie : la musique.
Il fréquente notamment l’école Khair Eddine, la Khaldounia puis le lycée Carnot. Il ne termine toutefois pas ses études secondaires. Sa véritable formation va progressivement se faire ailleurs : dans l’écoute, la pratique et les rencontres avec les musiciens de son époque.
Quand la musique devient une passion
Dans sa jeunesse, Ali Riahi s’intéresse particulièrement à la musique arabe et aux grands artistes égyptiens.
Il écoute notamment Oum Kalthoum, Mohammed Abdel Wahab et Sayed Darwich, dont il cherche à comprendre et à reproduire les mélodies et les styles.
À une époque où la musique enregistrée n’est accessible que par les disques et le gramophone, chaque enregistrement constitue une véritable source d’apprentissage.
Selon plusieurs récits biographiques, un gramophone accompagné de disques aurait joué un rôle important dans sa découverte approfondie de la musique.
Ali Riahi écoute, mémorise et reproduit les mélodies. Cette méthode fondée sur l’oreille et la pratique contribue à construire son identité musicale.
L’apprentissage auprès d’Abdelaziz Jemaïel
Son intérêt pour la musique l’amène à rencontrer Abdelaziz Jemaïel, musicien et maître luthier.
Jemaïel lui permet d’aller plus loin dans sa connaissance de la musique. Ali Riahi découvre notamment les maqâms et les principes du chant.
Cette rencontre est importante dans son évolution : le jeune passionné ne se contente plus d’écouter les chansons des autres. Il cherche désormais à comprendre leur construction et les mécanismes de la musique.
C’est ainsi qu’il développe progressivement les connaissances qui lui permettront de devenir à son tour chanteur et compositeur.
1936 : les premiers pas sur scène
Le passage de la passion à la carrière professionnelle se fait progressivement.
En 1936, Ali Riahi se produit dans l’un de ses premiers grands spectacles publics. Il a alors 24 ans.
À cette époque, la scène constitue le principal moyen pour un chanteur de se faire connaître. Il n’existe évidemment ni réseaux sociaux, ni plateformes de streaming, ni moyens de diffuser instantanément une chanson auprès de millions de personnes.
Pour se faire une place, il faut convaincre le public directement.
Ali Riahi possède alors un atout essentiel : une voix immédiatement reconnaissable et une grande capacité d’interprétation.
Son nom commence progressivement à circuler dans le milieu musical tunisien.
De la scène à la radio
La radio va ensuite jouer un rôle déterminant dans sa popularité.
À partir de la fin des années 1930, Ali Riahi rejoint l’univers de la Radio Tunis et bénéficie de la diffusion de ses chansons auprès d’un public beaucoup plus large.
C’est une véritable révolution pour les artistes de l’époque.
Un chanteur qui se produisait auparavant devant quelques centaines ou quelques milliers de personnes peut désormais être entendu simultanément dans de nombreux foyers.
La voix d’Ali Riahi entre ainsi dans la vie quotidienne des Tunisiens.
Un chanteur, mais aussi un compositeur
Réduire Ali Riahi à son rôle d’interprète serait une erreur.
Il est également compositeur et participe à la création de nombreuses œuvres de son répertoire.
Les archives musicales tunisiennes permettent notamment d’identifier plusieurs chansons pour lesquelles Ali Riahi est crédité comme compositeur et interprète, tandis que d’autres associent ses compositions aux textes de différents poètes.
Cette polyvalence est l’une des caractéristiques importantes de son parcours.
Il ne se contente pas de donner sa voix à une chanson : il participe à la construction de son univers musical.
Une musique entre Tunisie et Orient
Ali Riahi évolue dans une période où les échanges musicaux entre la Tunisie et le monde arabe sont particulièrement importants.
Il connaît profondément les traditions musicales tunisiennes tout en étant influencé par les grands artistes et les courants musicaux venus d’Égypte et du Moyen-Orient.
Son travail repose notamment sur l’utilisation des ṭubūʿ tunisiens et des maqâms orientaux.
Mais il ne s’agit pas simplement de copier la musique orientale.
Ali Riahi développe progressivement une manière personnelle de chanter et de composer, en associant différentes influences à la tradition tunisienne.
C’est notamment cette capacité à mélanger plusieurs univers qui contribue à son originalité.
Une carrière qui dépasse les frontières tunisiennes
La popularité d’Ali Riahi ne reste pas limitée à la Tunisie.
Dans les années 1940, il commence à se produire régulièrement à l’étranger.
En 1945, il effectue notamment une tournée en Algérie et se produit à l’Opéra d’Alger. Il y retourne l’année suivante pour de nouveaux galas.
Ses tournées se poursuivent au cours des années suivantes et contribuent à installer son nom dans le paysage musical maghrébin.
Il se produit également en Égypte et participe à des programmes de radio au Caire.
La France occupe également une place importante dans son parcours discographique. Ses chansons sont enregistrées sur disques, notamment par Pathé-Marconi, permettant à son répertoire de circuler au-delà de la Tunisie.
Une reconnaissance qui dépasse le monde de la musique
La popularité d’Ali Riahi finit également par être reconnue officiellement.
En 1954, le bey Muhammad VIII al-Amin lui décerne le Nichan Iftikhar, distinction honorifique du beylicat tunisien.
Quelques années plus tard, le président Habib Bourguiba lui remet les insignes d’officier de l’Ordre de la République.
Ces distinctions montrent la place qu’Ali Riahi avait progressivement acquise dans la vie culturelle tunisienne.
Il n’était plus simplement un chanteur populaire : il était devenu une figure importante du patrimoine artistique national.
« مطرب الخضراء »
Au fil de sa carrière, Ali Riahi reçoit plusieurs surnoms.
Le plus célèbre reste « مطرب الخضراء », que l’on peut traduire par « le chanteur de la Tunisie verte ».
Il est également surnommé « شحرور الخضراء », en référence au rossignol.
Ces surnoms résument en quelque sorte la relation particulière qui s’est créée entre l’artiste et son public.
Sa voix devient progressivement associée à une époque et à une certaine idée de la chanson tunisienne.
Un répertoire qui continue de vivre
Ali Riahi laisse derrière lui un répertoire important.
Les sources ne donnent pas toutes exactement le même nombre concernant ses compositions, mais elles s’accordent sur l’ampleur de son œuvre.
Parmi les chansons associées à son nom figurent notamment Ya Chaghlet Bali, Aayech Men Ghir Amal Fi Hobbek, Ya Shrifa, Jريت وراك, Tkwit, El Aalam Yadhak et Zina Ya Bent El Hanchir.
Ses enregistrements sur disques constituent aujourd’hui une partie importante des archives sonores de la musique tunisienne.
Plusieurs de ses œuvres continuent par ailleurs à être reprises par des artistes tunisiens.
Le 27 mars 1970 : sa dernière scène
La fin de la vie d’Ali Riahi est probablement l’un des épisodes les plus marquants de son histoire.
Le 27 mars 1970, il se produit au Théâtre municipal de Tunis.
Il est sur scène devant son public lorsqu’il s’effondre.
Transporté à l’hôpital, il meurt peu après.
Il n’a que 57 ans.
Et le détail rend son décès encore plus frappant : il devait avoir 58 ans seulement trois jours plus tard, le 30 mars.
L’homme qui avait consacré une grande partie de sa vie à la scène disparaît donc alors qu’il est encore en train de se produire devant son public.
Une dernière anecdote devenue légendaire
Après sa mort, plusieurs récits ont rapporté qu’Ali Riahi aurait exprimé le souhait de mourir sur scène.
Cette histoire est souvent reprise lorsqu’on raconte les dernières années de sa vie.
Mais il faut rester prudent : contrairement à sa date de naissance, à sa carrière et à son décès au Théâtre municipal, ce souhait relève principalement de témoignages et de récits rapportés, et il n’est pas possible de le présenter comme un fait historique incontestable.
Le parallèle reste néanmoins saisissant : selon ces récits, l’artiste aurait souhaité finir sa vie sur scène… et c’est précisément là qu’il s’est effondré.
Ali Riahi, plus qu’une voix
Plus d’un demi-siècle après sa disparition, Ali Riahi reste profondément présent dans la mémoire musicale tunisienne.
Son importance ne tient pas uniquement à sa voix.
Il appartient à une génération d’artistes qui ont contribué à faire évoluer la chanson tunisienne, à la faire connaître à travers la radio, les disques, les spectacles et les tournées, tout en maintenant un lien avec les traditions musicales locales.
Son parcours est celui d’un passionné devenu artiste, puis d’un artiste devenu une référence.
De ses premières expériences musicales à ses tournées au Maghreb et au Moyen-Orient, de ses compositions à ses enregistrements, jusqu’à sa dernière apparition sur la scène du Théâtre municipal de Tunis, l’histoire d’Ali Riahi est celle d’une carrière relativement courte, mais dont l’empreinte reste considérable.
Ali Riahi est mort en 1970. Mais sa voix, elle, n’a jamais vraiment quitté la scène tunisienne.