Moins d’enfants, davantage de personnes âgées, des ménages plus petits, une population active sous pression et plus de 1,8 million de Tunisiens vivant à l’étranger : la Tunisie traverse une transformation démographique profonde. Derrière les chiffres se dessine une question essentielle : qui travaillera, produira et financera la société tunisienne de demain ?
La Tunisie fait face à une transformation qui dépasse largement les questions d’économie, d’inflation ou de chômage. Le changement est plus profond : la structure même de la population est en train de se modifier.
Le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2024 a établi la population tunisienne à 11 972 169 habitants. Mais le chiffre le plus important n’est peut-être pas celui de la population totale. C’est sa composition qui interpelle : les enfants sont moins nombreux, tandis que la part des personnes âgées augmente rapidement.
Une population qui vieillit rapidement
En 2024, les personnes âgées de 60 ans et plus représentaient 16,9 % de la population tunisienne, contre 11,7 % en 2014. Dans le même temps, les enfants âgés de 0 à 4 ans ne représentaient plus que 5,9 % de la population.
L’âge médian de la population atteint désormais 35 ans, tandis que l’indice de vieillissement s’établit à 73,9 %.
Ces chiffres traduisent un changement majeur de la pyramide des âges : la base se rétrécit tandis que les générations plus âgées prennent davantage de poids.
L’Institut national de la statistique (INS) considère cette évolution comme une transition démographique particulièrement rapide. Dans ses nouvelles projections pour 2025-2054, l’Institut souligne que la transition tunisienne a été plus rapide et plus profonde que ne le prévoyaient les anciennes projections.
Le nombre d’enfants par femme a chuté
L’un des principaux moteurs de cette transformation est l’effondrement de la fécondité.
Entre 1994 et 2024, l’indice synthétique de fécondité est passé de plus de 3 enfants par femme à 1,54 enfant par femme.
Ce niveau est inférieur au seuil généralement associé au remplacement des générations, situé autour de 2,1 enfants par femme dans les populations à faible mortalité.
Cela ne signifie pas que la population tunisienne va immédiatement diminuer. En revanche, si une fécondité aussi faible se maintient durablement, les générations qui arrivent seront progressivement moins nombreuses que celles qui les précèdent.
C’est précisément pour cette raison que l’INS a lancé de nouvelles projections démographiques jusqu’en 2054, en s’appuyant notamment sur les données d’état civil et les recensements.
Le changement se voit aussi dans les familles
La transformation démographique ne se mesure pas uniquement dans les maternités. Elle se voit également dans les foyers.
En 1975, un ménage tunisien comptait en moyenne 5,5 personnes. Ce chiffre est descendu à 4,05 personnes en 2014, puis à seulement 3,45 personnes en 2024.
Dans le même temps, le nombre total de ménages a fortement augmenté, passant d’environ 1 million en 1975 à 3,47 millions en 2024.
La Tunisie est donc passée progressivement d’un modèle marqué par les familles nombreuses à des ménages beaucoup plus petits.
Cette évolution transforme les besoins du pays : logement, écoles, transports, santé, services sociaux et organisation du marché du travail ne répondent plus aux mêmes réalités qu’il y a quelques décennies.
Une jeunesse confrontée à un marché du travail difficile
Le vieillissement démographique intervient alors que le marché du travail reste sous pression.
Au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage global s’est établi à 14,9 %, selon l’INS. Le nombre de chômeurs atteignait 622 400 personnes.
Chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, le chômage atteignait 35,4 %.
La situation est également difficile pour les diplômés de l’enseignement supérieur : leur taux de chômage s’établissait à 26,6 %, avec une situation particulièrement difficile chez les femmes diplômées, dont le taux atteignait 35,6 %.
Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’expliquer la baisse de la fécondité. Les décisions concernant le mariage et les enfants dépendent de nombreux facteurs : revenus, logement, emploi, coût de la vie, services publics, normes sociales et aspirations individuelles.
Mais ils montrent une chose : une partie importante de la jeunesse tunisienne entre dans la vie adulte dans un contexte économique difficile.
Quand l’émigration devient une composante de la démographie
À cette transformation naturelle s’ajoute une autre évolution : la migration.
L’Office des Tunisiens à l’étranger indique aujourd’hui plus de 1,8 million de Tunisiens vivant à l’étranger.
Ce phénomène a une conséquence démographique évidente : une partie de la population en âge de travailler et de fonder une famille vit désormais hors du territoire national.
La migration ne signifie toutefois pas uniquement une perte pour la Tunisie.
Les Tunisiens résidant à l’étranger jouent également un rôle économique majeur à travers leurs transferts financiers, leurs investissements, leurs compétences et leurs liens avec le pays.
En 2025, les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger ont atteint environ 8,76 milliards de dinars, selon les données publiées par les autorités monétaires tunisiennes.
La diaspora représente ainsi à la fois une perte de population active pour le territoire et une ressource économique considérable pour le pays.
Une population active qui devra financer une société plus âgée
C’est probablement l’un des principaux enjeux de cette transition.
Lorsque la proportion de personnes âgées augmente tandis que les générations jeunes deviennent moins nombreuses, la pression augmente sur les systèmes de retraite, de santé et de protection sociale.
Le problème n’est donc pas simplement de savoir combien de Tunisiens vivront dans le pays.
La vraie question est :
combien seront en âge de travailler, combien travailleront effectivement et combien devront être pris en charge par les systèmes sociaux ?
Le RGPH 2024 montre déjà que les 15-59 ans représentent 60,3 % de la population, contre 64,5 % en 2014. Dans le même temps, la part des 60 ans et plus est passée de 11,7 % à 16,9 %.
Cette évolution constitue un signal important pour les politiques publiques.
Le défi n’est pas seulement démographique : il est économique
Une population vieillissante peut poser un problème lorsqu’une économie dépend fortement de la croissance de sa population active.
Mais le vieillissement n’implique pas automatiquement un déclin économique.
Il oblige surtout à changer de modèle.
La Tunisie devra probablement chercher à produire davantage de valeur avec une population active qui progressera moins rapidement. Cela passe notamment par une amélioration de la productivité, une meilleure participation des femmes au marché du travail, la montée en gamme de l’économie, la formalisation de l’emploi et l’utilisation des technologies numériques et de l’intelligence artificielle.
L’enjeu sera également de mieux exploiter le potentiel économique de la diaspora et de créer les conditions permettant à une partie des compétences expatriées de contribuer davantage à l’économie nationale.
Le vieillissement crée aussi de nouveaux marchés
Le vieillissement est souvent présenté uniquement comme une charge pour les caisses sociales et le système de santé.
Mais il peut également créer de nouvelles activités économiques.
Une population âgée plus importante signifie une demande croissante pour :
- les soins à domicile ;
- la gériatrie ;
- la télémédecine ;
- les logements adaptés ;
- les services d’assistance ;
- les technologies destinées aux seniors ;
- les transports adaptés ;
- les assurances et produits financiers spécialisés ;
- le tourisme médical et thermal.
C’est ce que l’on appelle généralement la Silver Economy, c’est-à-dire l’ensemble des activités économiques liées aux besoins des personnes âgées.
Pour la Tunisie, cette évolution pourrait devenir un secteur économique à part entière, notamment grâce à sa proximité avec l’Europe, son secteur médical et son potentiel dans les services.
La question démographique devient donc une question stratégique
La Tunisie ne fait pas face à une simple baisse des naissances.
Elle est confrontée à une combinaison de phénomènes :
moins d’enfants, des ménages plus petits, une population qui vieillit, une jeunesse confrontée à un chômage élevé et une diaspora de plus de 1,8 million de personnes.
Pris séparément, chacun de ces phénomènes peut sembler gérable. Ensemble, ils peuvent profondément modifier l’économie et la société tunisiennes.
Le pays devra donc adapter progressivement ses politiques de logement, d’emploi, de retraite, de santé, d’éducation et de protection sociale à cette nouvelle réalité.
La question centrale n’est finalement pas de savoir si la Tunisie aura encore plusieurs millions d’habitants dans trente ans.
Elle est beaucoup plus fondamentale :
quelle sera la structure de cette population, qui travaillera, qui produira, qui cotisera et comment la société prendra-t-elle en charge une population plus âgée ?
La démographie n’est donc pas une statistique parmi d’autres.
C’est l’une des variables qui détermineront directement la Tunisie des prochaines décennies.