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« Vorrei, non vorrei » : Yosra Ammouri et Issam Ayari face au mythe de Don Juan

Par meher ben amor7 min
Vorrei, non vorrei

Pour l’ouverture de la saison culturelle à l’Espace El Teatro, Yosra Ammouri et Issam Ayari proposent une relecture contemporaine de Don Juan. Entre désir, engagement amoureux et liberté individuelle, « Vorrei, non vorrei » confronte le mythe classique aux contradictions des relations d’aujourd’hui.

Don Juan a longtemps incarné le séducteur qui échappe à tout engagement. Mais que devient ce personnage lorsque la femme qu’il cherche à conquérir refuse de suivre les règles du jeu ?

C’est le point de départ de « Vorrei, non vorrei », une création de Yosra Ammouri et Issam Ayari présentée à l’Espace El Teatro à l’occasion de l’ouverture de la saison culturelle. Son titre italien, qui signifie « Je voudrais, je ne voudrais pas », résume l’ambivalence qui traverse les relations amoureuses : vouloir être ensemble sans toujours accepter ce que cela implique.

Plutôt que de reprendre le mythe à l’identique, les deux artistes en déplacent les rapports de force. Charlotte n’est plus simplement celle que Don Juan cherche à séduire. Elle devient une femme qui revendique ses choix, quitte à déstabiliser celui qui pensait maîtriser la situation.

Charlotte reprend sa liberté face à Don Juan

Dans l’imaginaire collectif, Don Juan est connu pour ses conquêtes successives et son refus de se laisser enfermer dans une relation durable. Charlotte, figure associée à l’univers de Molière, se retrouve ici dans une position différente de celle qu’on lui attribue traditionnellement.

Elle ne veut plus nécessairement se conformer aux attentes de l’homme ni considérer l’engagement comme une obligation. Elle peut désirer sans vouloir s’attacher, ou décider de partir plutôt que de renoncer à son indépendance.

Face à elle, Don Juan perd ses repères. Sa capacité à séduire ne lui garantit plus de parvenir à ses fins. Le personnage se retrouve confronté à une situation où ses habitudes ne fonctionnent plus.

Ce renversement nourrit à la fois l’humour et la réflexion. Derrière les échanges entre les deux protagonistes se dessine une question simple : comment construire une relation lorsque les attentes de chacun ne coïncident pas ?

Le spectacle ne cherche pas à opposer systématiquement les hommes aux femmes. Il met plutôt en scène les difficultés d’une relation dans laquelle chacun tente de préserver ses désirs et ses convictions.

Molière et Mozart au service d’une réflexion actuelle

Pour construire cette relecture, Issam Ayari s’appuie sur deux références majeures : le Dom Juan de Molière et l’opéra Don Giovanni de Mozart, composé sur un livret de Lorenzo Da Ponte.

Ces œuvres offrent des perspectives différentes sur un même personnage. Dans la création présentée à El Teatro, elles deviennent le point de départ d’une réflexion sur le désir et ses limites.

Pour Issam Ayari, le désir est une force motrice de l’existence humaine. Il pousse à agir, nourrit les ambitions et entretient le mouvement. Don Juan en représente une forme extrême : celle d’un homme toujours attiré par une nouvelle conquête, sans jamais sembler rassasié.

Mais le désir ne justifie pas tout. En évoquant la liberté individuelle, le comédien et metteur en scène souligne une distinction essentielle : comprendre un comportement ne signifie pas forcément l’accepter.

Cette idée prend une dimension particulière dans les relations amoureuses. La liberté de choisir implique aussi de respecter le choix de l’autre, même lorsqu’il contrarie ses propres attentes.

En faisant dialoguer les références classiques avec les préoccupations contemporaines, Yosra Ammouri et Issam Ayari donnent ainsi une nouvelle portée à une histoire qui continue de questionner les rapports entre séduction, pouvoir et autonomie.

Une heure de théâtre entre humour et réflexion

Portée par les deux interprètes, la pièce privilégie une forme resserrée, d’environ une heure et demi, qui laisse une place centrale aux échanges entre les personnages.

L’humour permet d’aborder les tensions du couple sans transformer la représentation en discours théorique. Certaines situations font rire, tandis que d’autres invitent à s’interroger sur les comportements et les attentes de chacun.

La musique et la scénographie contribuent également à l’univers du spectacle, en prolongeant notamment le dialogue avec l’œuvre de Mozart. Ces choix accompagnent le jeu sans détourner l’attention de la confrontation qui constitue le cœur de la pièce.

Le format court permet de maintenir le rythme et de concentrer le propos sur l’essentiel : deux personnages, deux visions de la relation amoureuse et une difficulté persistante à trouver un terrain d’entente.

Une création nourrie par le débat entre ses deux artistes

Les questions abordées sur scène ont également accompagné le travail de Yosra Ammouri et Issam Ayari. Yosra Ammouri explique que leurs discussions sur la place de la femme et de l’homme dans le couple se poursuivent depuis la conception du spectacle.

Leurs désaccords participent à cette recherche artistique. Ils permettent de confronter les points de vue et d’approfondir les personnages, plutôt que de chercher à imposer une seule interprétation des relations amoureuses.

Cette démarche rejoint le propos de la pièce : les différences ne disparaissent pas nécessairement parce que deux personnes souhaitent se comprendre. Elles obligent parfois à revoir ses certitudes et à accepter que l’autre ne partage pas la même vision.

Coproduite par El Teatro et Sapiens Production, « Vorrei, non vorrei » avait déjà été présentée lors d’une première série de représentations en juin. Son retour en octobre, pour l’ouverture de la saison culturelle, marque une nouvelle étape dans la vie du spectacle.

Après la représentation, Issam Ayari a évoqué les exigences de cette aventure, entre répétitions, préparation technique et travail de mise en scène. Il a également souligné la prise de risque que représente une création théâtrale, dont l’équilibre se vérifie pleinement au contact du public.

Aimer sans renoncer à soi-même

Au-delà du mythe de Don Juan, « Vorrei, non vorrei » pose une question qui dépasse largement le cadre du théâtre : comment concilier le désir d’être à deux avec le besoin de préserver son indépendance ?

Peut-on aimer sans vouloir s’engager ? Jusqu’où peut-on défendre sa liberté dans une relation ? Et que se passe-t-il lorsque les sentiments ne suffisent plus à rapprocher deux personnes ?

Yosra Ammouri et Issam Ayari ne proposent pas de réponse définitive. Ils préfèrent laisser ces interrogations traverser le spectacle, portées par deux personnages dont les attentes ne cessent de se confronter.

En choisissant Don Juan pour explorer ces questions, les deux artistes montrent que les personnages classiques peuvent encore éclairer les relations d’aujourd’hui. À El Teatro, cette relecture ouvre la saison culturelle avec un sujet familier, mais loin d’être épuisé : la difficulté de trouver sa place entre le désir de l’autre et le respect de soi.

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