LIRE
Nouvelle édition — spécial Radhi Jaïdi
Le magazine des Tunisiens qui bougent

Actualités Zooming

Tunisie : 7 métiers artisanaux menacés de disparition, un patrimoine en quête de relève

Par DESCARTES MAGAZINE8 min
métiers artisanaux

Broderie de Kerkennah, poterie de Guellala, fabrication de nattes à Nabeul… Plusieurs métiers artisanaux tunisiens sont confrontés à un problème de transmission. Face au vieillissement des artisans et au manque de relève, un programme lancé en partenariat avec l’UNESCO entend préserver ces savoir-faire avant qu’ils ne disparaissent.

Un patrimoine artisanal confronté à une urgence silencieuse

Derrière les objets traditionnels qui ornent les maisons tunisiennes et les marchés touristiques se cachent des métiers dont la survie n’est plus assurée. Certaines techniques, transmises pendant des générations, reposent aujourd’hui sur un nombre limité d’artisans capables de les maîtriser.

La situation est suffisamment préoccupante pour mobiliser les autorités tunisiennes et l’UNESCO. Le 26 juin 2026, sept maîtres artisans tunisiens exerçant dans des spécialités menacées ont été honorés à Tunis dans le cadre d’une initiative destinée à préserver les savoir-faire traditionnels.

Selon La Presse de Tunisie, au moins 28 professions artisanales sont identifiées comme menacées de disparition. L’objectif est désormais de permettre à de nouvelles générations d’apprendre ces techniques auprès des artisans qui en détiennent encore la maîtrise.

Sept métiers particulièrement menacés

Une première sélection de spécialités prioritaires permet de mesurer l’étendue du patrimoine concerné.

1. La fabrication des nattes traditionnelles à Nabeul

<em>Un savoir-faire emblématique du Cap Bon.</em>

La fabrication des nattes à partir du « smar » et d’autres fibres végétales constitue l’un des exemples les plus parlants de métiers fragilisés.

À Nabeul, dans la célèbre rue des Nattiers, quelques artisans continuent de perpétuer cette activité. La concurrence des produits synthétiques importés, la diminution de la demande locale et les difficultés de transmission ont fragilisé cette filière.

Dans un reportage publié en février 2026, La Presse de Tunisie décrit des ateliers progressivement abandonnés ou transformés, alors que les artisans encore actifs tentent de diversifier leur production.

Les nattes traditionnelles ne sont toutefois pas les seuls débouchés possibles. Les couffins personnalisés, les sets de table et les objets décoratifs permettent à certains artisans de maintenir leur activité, notamment grâce à des commandes destinées à l’exportation.

2. La poterie traditionnelle de Guellala

<em>À Djerba, une technique ancestrale qui cherche sa relève.</em>

La poterie de Guellala représente l’une des expressions les plus connues de l’artisanat tunisien.

Mais derrière la réputation touristique de cette activité, la transmission des techniques traditionnelles constitue un enjeu important. Le programme national de sauvegarde prévoit notamment de transmettre les connaissances relatives à la fabrication du « Jefaa », une spécialité de la poterie de Guellala.

L’enjeu ne consiste pas seulement à préserver des objets anciens, mais également les gestes, les techniques de fabrication et les connaissances qui permettent de les reproduire.

3. La broderie traditionnelle de Kerkennah

<em>Des gestes minutieux menacés par la disparition des spécialistes.</em>

La broderie de Kerkennah figure parmi les spécialités retenues dans le programme de transmission des métiers menacés.

Cette activité repose sur des techniques manuelles exigeantes et des connaissances spécifiques qui nécessitent un apprentissage approfondi.

La préservation de cette broderie implique de maintenir la transmission des gestes traditionnels, mais aussi de trouver des débouchés permettant aux artisanes de continuer à exercer leur métier dans des conditions économiquement viables.

4. La fabrication traditionnelle des selles

<em>Un métier historique confronté à l’évolution des usages.</em>

La fabrication des selles et des articles similaires fait également partie des spécialités prioritaires.

Ce métier repose sur des connaissances techniques associant travail du cuir, assemblage, confection et finitions.

L’évolution des moyens de transport, des pratiques agricoles et des usages traditionnels a profondément transformé la demande pour ces produits.

La transmission du savoir-faire devient donc essentielle pour éviter que les techniques spécifiques de fabrication ne disparaissent avec leurs derniers détenteurs.

5. La sculpture et la gravure sur plâtre

<em>Un savoir-faire décoratif au cœur de l’architecture traditionnelle.</em>

La sculpture et la gravure sur plâtre occupent une place importante dans les décors architecturaux traditionnels.

Leur réalisation exige une maîtrise des matériaux, des outils et des gestes de précision.

Ces techniques figurent parmi les spécialités concernées par les actions de transmission engagées en Tunisie.

Leur disparition aurait des conséquences directes sur la capacité à restaurer ou à reproduire certains éléments décoratifs du patrimoine architectural.

6. La dorure et le lustrage

<em>Des techniques de finition qui nécessitent une expertise particulière.</em>

La dorure et les techniques de finition traditionnelles constituent un autre domaine identifié comme prioritaire.

Ces pratiques interviennent notamment dans la décoration et la valorisation d’objets artisanaux.

Elles nécessitent une connaissance des matériaux, des procédés de préparation et des techniques d’application.

La formation de nouveaux artisans est indispensable pour maintenir ces compétences et permettre leur utilisation dans les projets de restauration et de création.

7. La fabrication des tuiles traditionnelles à Testour

<em>Le patrimoine architectural dépend aussi des métiers artisanaux.</em>

La fabrication des tuiles traditionnelles, notamment le « karmoud » de Testour, figure également parmi les spécialités concernées.

Ce savoir-faire est lié à la connaissance des matériaux, à leur préparation et aux techniques traditionnelles de fabrication.

Sa préservation présente un intérêt particulier pour le patrimoine architectural et les travaux de restauration.

Un programme de transmission sur quatre ans

Face à cette situation, l’Office national de l’artisanat et l’UNESCO ont engagé un programme de transmission des savoir-faire artisanaux.

Présenté dans le cadre de l’initiative « Maître de l’artisanat tunisien », le projet couvre la période 2026-2029 et vise à préserver 28 métiers menacés, à raison de sept spécialités par année.

Selon les informations publiées par La Presse de Tunisie, les maîtres artisans doivent transmettre leurs connaissances à de jeunes apprentis. Le programme prévoit également une rémunération pour les formateurs et les bénéficiaires afin d’encourager leur engagement.

En septembre 2026, l’Office national de l’artisanat a annoncé des sessions de formation de neuf mois dans sept spécialités, dont la fabrication des nattes à Nabeul, la poterie de Guellala, la broderie de Kerkennah et la fabrication des tuiles traditionnelles à Testour.

Ces formations illustrent une volonté de passer de la reconnaissance patrimoniale à la transmission concrète des compétences.

Pourquoi ces métiers disparaissent-ils ?

La fragilisation des métiers artisanaux ne s’explique pas par une seule cause.

Plusieurs facteurs se conjuguent :

  • Le manque de relève : certains métiers reposent sur des artisans âgés et peu d’apprentis.
  • La faible rentabilité : les longues heures de travail et les techniques manuelles rendent parfois les produits artisanaux plus coûteux que leurs équivalents industriels.
  • La concurrence des produits importés : les objets fabriqués en série peuvent remplacer des produits traditionnels sur certains marchés.
  • L’évolution des habitudes de consommation : les besoins des ménages et les modes de vie ont profondément changé.
  • Les difficultés de transmission : l’apprentissage de certaines techniques nécessite plusieurs années de pratique auprès d’un maître artisan.
  • Le manque de débouchés : sans commandes régulières, il devient difficile pour les jeunes de choisir l’artisanat comme activité professionnelle.

Le reportage consacré aux nattiers de Nabeul montre toutefois que l’adaptation des produits et l’accès à des marchés extérieurs peuvent offrir de nouvelles perspectives à certaines activités.

Préserver les métiers, mais aussi leur donner un avenir

La sauvegarde de l’artisanat tunisien ne peut pas reposer uniquement sur la nostalgie ou les cérémonies de reconnaissance.

Elle suppose également de rendre ces métiers économiquement viables, de développer la formation, d’améliorer la commercialisation et de permettre aux artisans d’accéder à de nouveaux marchés.

L’innovation peut également jouer un rôle important. Le design contemporain, les commandes personnalisées, le tourisme culturel et la vente en ligne constituent autant de pistes pour renouveler la demande, sans sacrifier les techniques traditionnelles.

Car préserver un métier ne signifie pas figer ses produits dans le passé. Cela signifie permettre à son savoir-faire de continuer à vivre, à évoluer et à être transmis.

En Tunisie, l’enjeu est désormais clair : transmettre ces gestes avant qu’ils ne deviennent de simples souvenirs, conservés dans les musées ou racontés dans les livres.

0 réactions

Réagir à cet article