Deux ans après sa disparition, Abderrazak Cheraït laisse derrière lui bien plus que des hôtels, des musées et des projets touristiques. Industriel, militant, homme politique, écrivain et mécène, il a consacré une grande partie de sa vie à faire de Tozeur un haut lieu de culture et de tourisme, tout en contribuant à préserver la mémoire et l’identité tunisiennes.
Un parcours entre engagement, industrie et ambition
Né à Tunis en 1937, au sein d’une famille originaire de Tozeur, Abderrazak Cheraït appartient à cette génération qui a accompagné la naissance de la Tunisie indépendante. Son engagement nationaliste remonte aux années 1950. En 1954, il participe à la création d’une cellule destourienne. Il s’intéresse également au mouvement syndical et aux questions économiques et sociales.
Après des études économiques et bancaires, il rejoint en 1964 l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui lui confie la création et la direction du projet de Banque du peuple. Cette institution, pensée comme un outil de financement des petits entrepreneurs et des coopératives ouvrières, portait une ambition sociale particulière : faciliter l’accès au crédit aux catégories qui en étaient traditionnellement éloignées. La banque devient Banque du Sud en 1966, dans le contexte des tensions entre le pouvoir et les structures syndicales.
En 1970, Cheraït se tourne vers l’industrie électrique. Il crée en 1976 la Société méditerranéenne des travaux électromécaniques, puis la Société tunisienne d’éclairage en 1980, en partenariat avec les groupes Mazda et Philips. Ce parcours industriel lui permet de bâtir une expérience entrepreneuriale et des moyens qu’il mobilisera ensuite dans des projets culturels et touristiques.
Dar Cheraït : faire vivre le patrimoine tunisien

En 1990, Abderrazak Cheraït inaugure à Tozeur Dar Cheraït, un musée privé consacré aux arts, aux traditions et à la mémoire tunisienne. Premier musée privé de ce type en Afrique du Nord selon la TAP, il rassemble costumes traditionnels, bijoux, objets artisanaux et reconstitutions de scènes de la vie quotidienne.
Le projet dépasse la simple exposition d’objets anciens. Il cherche à restituer l’atmosphère des demeures traditionnelles et à raconter plusieurs siècles de civilisation tunisienne à travers des espaces scénographiques. Cheraït entend ainsi rendre le patrimoine accessible, vivant et capable de susciter l’émerveillement.
Il expliquait sa motivation par l’amour de sa ville natale et le désir de lui témoigner sa reconnaissance. Dar Cheraït devient la première réalisation concrète d’une vision qui associe culture, tourisme et transmission.

Chak-Wak, Dar Zaman et les rêves devenus réalité

À Dar Cheraït succèdent d’autres projets qui témoignent de son imagination et de son goût pour les expériences culturelles originales.
Inauguré en 2006, Chak-Wak est un parc culturel et de loisirs consacré à l’histoire de l’univers, des religions et des civilisations. À travers sculptures, décors et reconstitutions, il propose aux visiteurs un voyage dans les grandes étapes de l’histoire humaine et les traditions du monde.
Dar Zaman, de son côté, est consacré à l’histoire tunisienne et à ses différentes périodes. La Médina des Mille et Une Nuits complète cet univers inspiré par les récits, les légendes et l’imaginaire oriental.
D’autres projets touristiques, dont Diar Abou Habibi et Ksar Ouled Dabbab à Tataouine, portent également l’empreinte de cette volonté de créer des lieux singuliers, capables de valoriser les paysages et les traditions du Sud tunisien.

Tozeur, une ville transformée et une identité préservée

Élu maire de Tozeur en 1995, Abderrazak Cheraït exerce cette fonction jusqu’en 2008. Ses mandats sont marqués par des aménagements urbains, le développement des infrastructures touristiques et une politique de valorisation du patrimoine architectural.
En 1994, une campagne d’harmonisation des façades est lancée pour préserver et renforcer l’identité architecturale de la ville. L’utilisation des briques traditionnelles de Tozeur, façonnées dans la terre locale, est encouragée afin de maintenir une cohérence visuelle et de protéger le caractère de l’oasis.
Cette architecture n’est pas une invention de Cheraït : elle constitue un héritage séculaire. Mais son action municipale a contribué à la préserver, à la remettre en valeur et à en faire un élément central de l’image de Tozeur.
La ville connaît également des aménagements de quartiers, des travaux de voirie, la création de placettes et l’amélioration de l’éclairage public. En 2007, Tozeur obtient une distinction nationale récompensant sa propreté, selon les témoignages publiés sur son parcours.
Un maire proche des habitants, un promoteur de culture
L’action d’Abderrazak Cheraït ne se limite pas aux investissements touristiques. Il développe également une activité culturelle et festive, notamment avec le Festival des oasis et des spectacles son et lumière consacrés aux grandes figures et périodes de l’histoire tunisienne.
Les témoignages évoquent aussi un homme attentif aux habitants, présent dans les quartiers populaires et préoccupé par les difficultés sociales. Des initiatives de lotissements à prix symbolique destinés aux familles modestes lui sont notamment attribuées.
Faouzia Zouari, dans un hommage publié par Leaders, décrit un homme capable de passer des tribunes officielles aux rues de Tozeur, des musées aux quartiers frappés par la misère, avec une disponibilité et un sens de l’écoute qui ont contribué à sa popularité.
Son engagement culturel s’accompagne d’un intérêt pour la littérature et les idées. Il publie notamment un ouvrage consacré au poète Abou el Kacem Chebbi, figure majeure de Tozeur, ainsi qu’un livre abordant le dialogue et la tolérance entre les religions monothéistes.
De la mairie au Parlement
Après la révolution tunisienne, Abderrazak Cheraït fonde en 2011 le Parti de la voix de la République. En 2014, il est élu député de la circonscription de Tozeur à l’Assemblée des représentants du peuple.
Cette étape prolonge son engagement public, avec une volonté de défendre le développement régional et les intérêts de sa ville. Il reste ainsi, jusqu’à la fin de sa carrière, un acteur à la fois économique, culturel et politique.
Un héritage qui dépasse Tozeur
Abderrazak Cheraït s’est éteint le 3 novembre 2024, à l’âge de 87 ans. Deux ans après sa disparition, son parcours rappelle qu’un entrepreneur peut aussi être un bâtisseur de mémoire, un défenseur du patrimoine et un acteur de la transformation de son territoire.
Dar Cheraït, Chak-Wak, Dar Zaman, les projets touristiques du Sud et l’identité architecturale de Tozeur témoignent d’une ambition qui ne se limitait pas à la réussite économique. Il voulait faire de sa ville un lieu de culture, de découverte et de rayonnement, tout en offrant aux visiteurs une autre manière de rencontrer la Tunisie.
Abderrazak Cheraït appartient à cette catégorie d’hommes qui ne se contentent pas de traverser leur époque. Ils y laissent des lieux, des idées et des réalisations qui continuent de vivre après eux.
Son œuvre demeure, comme une invitation à préserver ce qu’il a contribué à bâtir et à poursuivre cette ambition de faire du patrimoine tunisien une richesse vivante, tournée vers l’avenir.
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