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Hédi Baccouche : « En toute franchise », les mémoires d’un homme au cœur de l’histoire tunisienne

Par DESCARTES MAGAZINE9 min

De l’anticolonialisme aux plus hautes responsabilités de l’État, Hédi Baccouche a traversé près d’un siècle de bouleversements politiques en Tunisie. Ancien Premier ministre de Zine el-Abidine Ben Ali, cet homme originaire d’Hammam Sousse a laissé derrière lui un parcours qui raconte autant l’histoire d’un homme que celle d’un pays.

Il est des destins individuels qui finissent par se confondre avec l’histoire d’une nation. Des hommes qui traversent les époques, côtoient les centres de décision, connaissent les heures de gloire comme les périodes de disgrâce et deviennent, parfois malgré eux, les témoins privilégiés des transformations de leur pays.

Hédi Baccouche appartient à cette catégorie de personnalités dont le parcours ne peut se résumer à une succession de fonctions officielles. Sa vie épouse plusieurs chapitres majeurs de l’histoire contemporaine tunisienne : la lutte contre le colonialisme français, la construction de l’État indépendant, les expériences économiques de l’après-indépendance et les grandes mutations politiques qui ont marqué les dernières décennies du XXe siècle.

Né le 15 janvier 1930 à Hammam Sousse, il s’est éteint le 21 janvier 2020, à l’âge de 90 ans. Entre ces deux dates, c’est presque un siècle de l’histoire tunisienne qui défile, avec ses espoirs, ses contradictions, ses ruptures et ses interrogations.

D’Hammam Sousse aux premiers engagements politiques

Rien ne prédestinait nécessairement le jeune homme d’Hammam Sousse à occuper un jour les plus hautes fonctions de l’État. Pourtant, très tôt, son parcours s’inscrit dans le mouvement national tunisien.

Engagé dans la jeunesse scolaire, le scoutisme et le mouvement destourien, il grandit dans une Tunisie encore placée sous protectorat français. À cette époque, l’engagement politique ne relève pas simplement d’une ambition personnelle : il implique des convictions, des choix et des risques.

En 1952, alors que le mouvement national connaît une nouvelle phase de confrontation avec les autorités coloniales, Hédi Baccouche est arrêté. Cette expérience appartient aux premières pages d’un itinéraire qui le conduira, quelques décennies plus tard, au sommet de l’appareil d’État.

L’indépendance de 1956 ouvre ensuite une nouvelle période. La question n’est plus seulement celle de la libération nationale, mais aussi celle de la construction d’un État capable de répondre aux attentes de la population et de transformer les aspirations de l’indépendance en réalité.

Un parcours façonné par les rouages de l’État

Hammam Sousse reste un point d’ancrage important dans son parcours. Hédi Baccouche y exerce la fonction de président de la municipalité entre 1960 et 1964, avant de prendre des responsabilités administratives à une échelle plus large.

Il est notamment gouverneur de Bizerte, puis de Sfax et de Gabès. Ces fonctions le placent au contact des réalités régionales, à une époque où la jeune République tunisienne cherche encore son modèle économique et social.

Les années 1960 sont marquées par l’expérience des coopératives, associée au ministre Ahmed Ben Salah. Cette politique entend transformer l’organisation de l’économie tunisienne en donnant à l’État un rôle central dans la gestion de plusieurs secteurs.

L’expérience se heurte toutefois à des difficultés économiques et à des résistances politiques. Le président Habib Bourguiba finit par y mettre un terme en 1969. Plusieurs responsables liés à cette orientation sont alors écartés et poursuivis en justice.

Hédi Baccouche figure parmi les personnes concernées. Il est relevé de ses fonctions et jugé dans le cadre de cette affaire. La Haute Cour prononce finalement un non-lieu à son égard, tandis qu’Ahmed Ben Salah est condamné à dix ans de prison.

Cette séquence constitue une rupture dans sa carrière. Pendant près de huit ans, Baccouche reste à l’écart de la vie politique avant de revenir comme conseiller du Premier ministre Hédi Nouira.

Cet épisode illustre l’une des constantes de la vie politique tunisienne de l’époque : les responsabilités peuvent changer de sens au gré des orientations du pouvoir. Les hommes chargés de mettre en œuvre une politique peuvent ensuite se retrouver confrontés aux conséquences de son échec.

De la diplomatie au sommet du pouvoir

Après son retour dans les sphères de l’État, Hédi Baccouche poursuit sa carrière dans l’administration et la diplomatie.

Il exerce notamment des fonctions consulaires à Lyon, puis devient ambassadeur de Tunisie en Suisse, auprès du Saint-Siège et en Algérie. Ces missions lui permettent d’évoluer dans des environnements différents, tout en restant au service de l’appareil étatique tunisien.

En mars 1984, il est nommé directeur du Parti socialiste destourien, formation politique qui structure alors la vie publique autour du pouvoir présidentiel. En 1987, il devient ministre des Affaires sociales.

Quelques mois plus tard, le 7 novembre 1987, la Tunisie connaît l’un des tournants politiques les plus importants de son histoire contemporaine. Habib Bourguiba est écarté de la présidence et Zine el-Abidine Ben Ali prend le pouvoir.

Hédi Baccouche est nommé Premier ministre le jour même. Il devient ainsi le chef du premier gouvernement de la nouvelle ère politique.

Cette nomination le place au centre d’une transition qui suscite alors de nombreux espoirs, notamment autour du renouvellement de la vie politique et de l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire nationale.

Il dirige le gouvernement jusqu’en septembre 1989, date à laquelle Hamed Karoui lui succède.

Mais un changement de dirigeants ne signifie pas nécessairement une transformation durable des institutions. Avec le recul, cette période demeure un moment essentiel pour comprendre les rapports entre le pouvoir, l’État et la société en Tunisie.

Le rôle de Hédi Baccouche dans cette séquence historique mérite ainsi d’être étudié dans toute sa complexité, au-delà des titres qu’il a portés et des fonctions qu’il a occupées.

« En toute franchise » : le regard d’un acteur sur son époque

En 2018, Hédi Baccouche publie ses mémoires en français sous le titre En toute franchise. L’ouvrage revient sur son itinéraire et sur les événements politiques auxquels il a participé ou dont il a été le témoin.

La publication offre une occasion de découvrir le regard d’un homme qui a longtemps évolué dans les coulisses de la décision publique. Elle permet de revenir sur des périodes souvent racontées à travers les discours officiels, les archives institutionnelles ou les témoignages d’autres acteurs.

Les mémoires politiques possèdent une valeur particulière : elles donnent accès à la perception de ceux qui ont vécu les événements de l’intérieur. Elles peuvent éclairer les motivations, les relations entre responsables et les circonstances de décisions dont les conséquences se prolongent bien au-delà de leur époque.

Mais elles ne constituent pas, à elles seules, une vérité définitive.

Tout témoignage personnel est marqué par la mémoire de son auteur, ses choix narratifs et sa propre lecture des événements. Pour comprendre pleinement une période, il est donc nécessaire de confronter ces récits aux archives, aux travaux des historiens et aux témoignages d’autres protagonistes.

Le titre En toute franchise prend alors une dimension particulière. Il invite à écouter la parole d’un ancien responsable politique, tout en conservant le recul nécessaire pour distinguer le souvenir personnel de l’histoire collective.

L’intérêt de ces mémoires ne réside pas uniquement dans ce qu’elles racontent de Hédi Baccouche, mais aussi dans les questions qu’elles permettent de poser sur la Tunisie de son temps.

Un homme, plusieurs époques, une histoire à relire

Hédi Baccouche aura vécu la fin du protectorat français, l’indépendance, les premières décennies de la République, les années Bourguiba, l’arrivée au pouvoir de Ben Ali et les bouleversements qui ont conduit à la révolution tunisienne de 2011.

Il aura connu les responsabilités locales, l’administration régionale, la diplomatie, le travail partisan et la présidence du gouvernement. Il aura également traversé les moments où le pouvoir s’éloigne, où les orientations politiques changent et où les expériences passées sont réinterprétées à la lumière du présent.

Son parcours constitue, à ce titre, une porte d’entrée vers une histoire tunisienne faite de continuités autant que de ruptures. Il rappelle que l’histoire d’un pays ne se construit pas uniquement à travers ses présidents et ses grandes dates, mais également à travers les responsables, les institutions et les décisions qui façonnent la vie publique au quotidien.

Revenir sur cette trajectoire ne signifie ni célébrer sans réserve un ancien dirigeant, ni réduire son existence à son rôle dans une période politique controversée. Il s’agit plutôt de replacer l’homme dans son époque, de comprendre ses choix et d’examiner son héritage avec la distance qu’exige le travail historique.

Car l’histoire n’est ni une longue cérémonie de louanges ni un procès permanent. Elle est un effort de compréhension, nourri par les faits, la confrontation des sources et la volonté de regarder le passé dans toute sa complexité.

Hédi Baccouche s’est éteint le 21 janvier 2020. Mais son parcours continue de soulever des questions sur la construction de l’État tunisien, les mécanismes du pouvoir et la mémoire politique nationale.

D’Hammam Sousse aux plus hautes fonctions gouvernementales, son itinéraire relie une ville à un pays, une vie individuelle à près d’un siècle de transformations.

Et si le véritable intérêt de ses mémoires était précisément là : nous rappeler que comprendre les hommes qui ont fait l’histoire, c’est aussi chercher à comprendre le pays qu’ils ont contribué à façonner.

Paix à son âme.

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