Six ans après sa disparition, le 10 octobre 2019, le réalisateur tunisien Chawki Mejri demeure une figure marquante de la fiction arabe. De L’Invasion à Asmahan, en passant par Le Royaume des fourmis, il a construit une œuvre singulière, portée par une ambition esthétique affirmée et un regard sensible sur l’histoire, l’identité et les grandes questions humaines.
Le 10 octobre 2019, le cinéma et la télévision arabes perdaient l’un de leurs réalisateurs les plus singuliers. Chawki Mejri s’éteignait au Caire, à l’âge de 58 ans, des suites d’une crise cardiaque. Six ans après sa disparition, son nom reste associé à des œuvres qui ont marqué le paysage audiovisuel arabe et contribué au rayonnement du talent tunisien au-delà des frontières.
Réalisateur exigeant, attentif à la force de l’image et à la profondeur des récits, Chawki Mejri a su naviguer entre fresques historiques, drames sociaux et cinéma engagé. Son parcours témoigne d’une volonté constante de dépasser les frontières du divertissement pour explorer les tensions politiques, les destins individuels et les bouleversements qui façonnent les sociétés.
De Bab Souika aux grandes écoles de cinéma
Né le 11 novembre 1961 à Bab Souika, au cœur de Tunis, Chawki Mejri effectue ses études primaires à l’école de la rue Ennahj El Mechneqa, avant de poursuivre sa scolarité au prestigieux lycée Sadiki.
En 1984, il choisit de poursuivre sa formation en Pologne, à l’École nationale supérieure de cinéma, de télévision et de théâtre de Łódź, où il étudie la réalisation et obtient un diplôme de master en cinéma.
Cette formation européenne constitue une étape déterminante dans la construction de son langage cinématographique. Elle lui permet d’affiner sa maîtrise de la mise en scène, du cadre et de la narration visuelle, des éléments qui deviendront des composantes essentielles de son identité artistique.
À ses débuts, le réalisateur développe son univers à travers plusieurs courts métrages, parmi lesquels La Poste, The Smell of Islam, Orliano et Clé de sol. Ces premières expériences révèlent déjà son intérêt pour l’expérimentation visuelle et sa capacité à aborder des sujets variés à travers une approche personnelle.
La télévision arabe, terrain d’une ambition artistique
Après ses premières expériences cinématographiques, Chawki Mejri s’oriente vers la réalisation télévisuelle. Sa participation à la deuxième partie de la série Ikhwat Al-Tourab contribue à asseoir progressivement sa réputation dans le monde de la fiction arabe.
En 2001, il réalise Al-Arwah Al-Mouhajira (Les Âmes migrantes), une œuvre inspirée du roman La Maison aux esprits de l’écrivaine chilienne Isabel Allende. Ce projet illustre son intérêt pour les adaptations littéraires et les récits dans lesquels les destins personnels s’entremêlent avec les bouleversements historiques.
L’année 2002 marque une étape importante dans son parcours, avec plusieurs réalisations, dont Omar Khayyam, Taj min Chawk et surtout Al-Ijtiah (L’Invasion), une œuvre qui contribuera durablement à sa reconnaissance internationale.
À travers ses choix artistiques, Chawki Mejri privilégie des récits où les trajectoires individuelles rencontrent les grands mouvements de l’histoire. Son travail se distingue par une mise en scène soignée, une attention particulière aux décors et aux lumières, ainsi qu’une volonté de donner aux images une véritable portée narrative.
« L’Invasion », une consécration internationale
Parmi les œuvres les plus marquantes de sa carrière figure Al-Ijtiah (L’Invasion), une série consacrée à la réalité palestinienne sous occupation.
Le projet se distingue par son traitement d’une situation politique et humaine complexe, donnant une place centrale aux expériences individuelles, aux souffrances des populations et aux conséquences de la violence sur la vie quotidienne.
La série remporte un International Emmy Award dans la catégorie des séries dramatiques, consacrant le travail de son équipe et offrant une reconnaissance internationale à une production arabe abordant une question majeure de la région.
Cette distinction constitue un moment fort dans le parcours de Chawki Mejri. Elle illustre sa capacité à porter des sujets ancrés dans une réalité régionale vers un public international, grâce à une narration et une mise en scène capables de dépasser les frontières culturelles.
Des fresques historiques devenues des références
Chawki Mejri a également consacré une partie importante de son travail aux grandes figures et aux périodes fondatrices de l’histoire arabe.
Avec Abna Al-Rachid (Les Fils d’Al-Rachid), il explore les rivalités politiques et les tensions qui traversent le pouvoir. La production est distinguée dans le domaine de la fiction historique lors du Festival arabe du Caire en 2006.
En 2008, il réalise Abou Jaafar Al-Mansour, une série consacrée à l’une des figures majeures de l’histoire abbasside. À travers ces productions, le réalisateur démontre son aptitude à restituer des époques historiques complexes, en accordant une attention particulière aux rapports de pouvoir, aux ambitions personnelles et aux transformations des sociétés.
La même année, il signe Asmahan, une série consacrée à la vie de la célèbre chanteuse syrienne. Le récit revient sur le parcours exceptionnel de cette artiste, dont l’existence fut traversée par les passions, les bouleversements politiques et les contradictions de son époque.
La série rencontre un large écho auprès du public. Elle témoigne de la capacité de Chawki Mejri à conjuguer reconstitution historique, direction artistique et exploration psychologique des personnages.
En 2009, il réalise Houdou’ نسبـي (Calme relatif), avant de revenir en 2011 avec Tawq, inspirée d’une œuvre du prince et poète saoudien Badr ben Abdel Mohsen.
En 2012, il s’intéresse à l’Égypte sous l’expédition française avec Napoléon wal Mahroussa, une fresque consacrée aux transformations politiques et sociales de cette période. Une nouvelle illustration de son intérêt pour les moments de rupture historique et leurs répercussions sur les populations.
« Le Royaume des fourmis », le passage au cinéma engagé
En 2012, Chawki Mejri franchit une nouvelle étape avec Mamlakat Al-Naml (Le Royaume des fourmis), son premier long métrage de fiction.
Coécrit avec Khaled Trifi, le film aborde la question palestinienne à travers une histoire qui traverse trois générations. Chacune développe sa propre manière de résister à l’occupation, mais toutes partagent un attachement profond à la terre, à la mémoire et à l’identité.
Plutôt que de s’en tenir à une représentation directe du conflit, le réalisateur privilégie une approche symbolique et une construction visuelle destinée à traduire la permanence de la résistance et la relation intime entre un peuple et son territoire.
Le film témoigne d’une ambition artistique qui dépasse le récit politique immédiat. Il interroge la transmission, la résilience et la capacité des individus à préserver leur histoire dans des circonstances difficiles.
Cette première expérience dans le long métrage confirme la volonté du réalisateur de faire du cinéma un espace de réflexion, où l’esthétique nourrit le propos et où les enjeux collectifs prennent forme à travers des histoires humaines.
De « Halawet Rouh » à « Dakika Samt »
Dans les dernières années de sa carrière, Chawki Mejri poursuit son exploration de la fiction arabe avec Halawet Rouh en 2014, puis Souqout Horr (Chute libre) en 2016.
Ces productions témoignent de son intérêt pour les tensions psychologiques, les relations humaines et les situations dans lesquelles les personnages se retrouvent confrontés à leurs propres contradictions.
En 2019, il réalise Dakika Samt (Une minute de silence), l’une de ses dernières œuvres télévisuelles. La série s’inscrit dans la continuité d’une carrière marquée par la diversité des sujets abordés et par une attention constante portée à la construction dramatique.
Du récit historique au drame contemporain, le réalisateur n’a cessé de renouveler ses approches, sans renoncer à l’importance de la mise en scène et à la recherche d’une identité visuelle forte.
Chawki Mejri, un héritage qui dépasse les frontières
La disparition de Chawki Mejri, le 10 octobre 2019 au Caire, a mis fin à une carrière qui aura profondément marqué son parcours artistique et laissé une empreinte dans la fiction arabe.
Son itinéraire rappelle qu’un réalisateur tunisien peut s’imposer dans des productions d’envergure régionale et contribuer à porter les histoires, les préoccupations et les talents de la région vers un public plus large.
De Bab Souika aux plateaux de tournage du monde arabe, Chawki Mejri a construit une œuvre plurielle, nourrie par une formation cinématographique solide, une ambition visuelle affirmée et un intérêt constant pour les destins humains.
Six ans après sa disparition, ses films et ses séries continuent de témoigner de cette exigence. Son héritage ne se mesure pas uniquement au nombre de productions qu’il a réalisées, mais aussi à sa capacité à inscrire des histoires arabes dans une narration visuelle ambitieuse, accessible à des publics bien au-delà de leur territoire d’origine.
Rendre hommage à Chawki Mejri, c’est célébrer un réalisateur tunisien qui a fait de l’image un langage, de l’histoire une matière vivante et de la fiction un espace de dialogue entre les cultures. Un artiste dont l’œuvre continue de rappeler que le talent tunisien peut rayonner à l’échelle internationale sans perdre la profondeur de son regard.

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